Juin 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Pierre Rabhi : « Sortir des boîtes »

Pierre Rabhi
Pour l’avant-dernier round de son congrès, le CJD recevait Pierre Rabhi qui se définit lui-même comme un agriculteur-penseur-écrivain et prône un mode de société plus respectueux de l’homme et de la terre. Récit d’un engagement au service de la Vie.

« Je suis né dans le sud de l’Algérie. La découverte de charbon dans notre sous-sol a complètement bouleversé notre société et notre mode de vie. Notre avenir ne se puisait plus dans nos traditions, elles-mêmes chamboulées. C’est ainsi que je fus confié à un couple, un ingénieur et une institutrice français, pour être éduqué, c’est-à-dire pour apprendre et intégrer le secret du nouveau paradigme. Je me trouve alors entre deux cultures, passant de l’Islam au Christianisme, de la tradition à la modernité, donc vivant dans une double appartenance et, au bout d’un moment, en quête de ma propre identité. Cela me pousse à une fréquentation assidue des philosophes. Je quitte mon pays lors de la guerre d’Algérie. A Paris, je cherche du travail et réalise que mes compétences pour faire de belles dissertations sur Socrate intéressent peu mes éventuels employeurs. Je ne savais donc rien faire qui soit utile véritablement à la société d’aujourd’hui et devins Ouvrier spécialisé. J’avais alors la manie d’étudier les paradigmes historiques et je me suis penché sur la situation de l’époque au regard de l’évolution de l’humanité. Dans le microcosme de l’entreprise, j’ai cherché à comprendre l’organisation humaine qui est fondée sur les compétences beaucoup plus que sur l’humanisme. Ces compétences avaient une configuration triangulaire avec des gens très importants en haut de la pyramide et des gens peu importants à la base.

Monde carcéral

Partant de là, je me suis interrogé sur cette humanité organisée en fonction des savoirs et non en fonction des valeurs fondamentales. Le progrès, la technique, la science, la thermodynamique mettent en route un nouveau paradigme avec des préceptes qui préparent l’enfant à s’y inscrire dès son plus jeune âge. Il est éduqué dans la compétitivité : « Sois le premier, le meilleur, etc.». Tous ces éléments ne me semblaient pas construire une société véritablement humaine. Certes, il y avait des dispositifs démocratiques, mais ils s’appuyaient plus sur le progrès technologique que sur les valeurs fondamentales. Quand je me suis amusé à refaire l’itinéraire de l’être humain dans la modernité, je me suis aperçu que notre monde avait des allures carcérales. De la maternelle à l’université, on est enfermé (on appelle cela le « bahut » d’ailleurs), ensuite on est dans des casernes, puis tout le monde travaille et vit dans des « boîtes » plus ou moins petites ; pour s’amuser, on va en boîte et on y va dans sa « caisse » ; « enfin, on rentre dans une boîte à vieux et on retrouve la dernière boîte que je vous laisse deviner !

Inconscience généralisée

Derrière le précepte libérateur, j’ai senti au contraire, à tort ou à raison, une forme d’incarcération humaine. J’ai donc pris la décision, avec mon épouse, de retourner à la terre. Pourquoi ? Pas seulement pour travailler le sol, mais pour retourner aux fondements de la vie elle-même. Le hors-sol nous avait déconnectés de ce miracle de la vie qui fait que, chaque jour, nous respirons, notre cœur bat, notre sang circule.

Nous avions choisi de faire de l’agriculture. Seulement, je n’y connaissais rien. Je suis donc passé par une Maison familiale pour avoir, au moins, un brevet d’apprentissage agricole qui m’a permis de devenir ouvrier agricole pendant 3 ans. Et là, grande déconvenue : l’agriculture est destructrice ! Pour produire, on détruit, on pollue, on met des substances toxiques dans le sol. Beaucoup de créatures vivantes meurent par la pratique de cette agriculture et, en intoxiquant le sol, on contamine la nourriture produite sur ces terres, c’est-à-dire notre alimentation. Tout le mal que nous faisons à la terre, nous le faisons à nous-mêmes. Nous sommes dans une sorte de folie généralisée et dans l’inconscience globale de ce que nous faisons. Je suis alors entré dans une forme de dissidence en choisissant l’agriculture biologique avec le souci de la vie et celui de la transmission aux générations futures. Ce n’est pas le tout de faire des enfants ; encore, faut-il faire le nécessaire pour que leur avenir soit garanti.

Ce que vivre veut dire

Quand nous avons acheté notre lopin de terre, nous nous sommes tournés vers le Crédit Agricole pour emprunter et notre banquier était atterré de nous voir nous installer sur une terre rocailleuse, sans électricité (on a vécu 13 ans sans électricité), avec très peu d’eau et un chemin à peine carrossable par temps de pluie. Il nous a été difficile de lui faire comprendre que le choix n’était pas uniquement matériel.

Nous étions dans un lieu beau, d’où l’on apercevait 17 clochers, on voyait les étoiles la nuit, on avait le silence, l’air pur. Toutes ces qualités ont pesé beaucoup plus lourd, peut-être stupidement, que les critères simplement matériels. Car nous ne sommes pas uniquement sur cette planète pour manger et faire augmenter le Produit national brut. Nous sommes sur cette planète pour vivre !

On ne sait jamais poser la question de ce que vivre veut dire. Est-ce être présent quelques décennies dans cette réalité terrestre pour s’éteindre et, finalement, n’avoir rien compris de la vie ? A travers notre pratique de survie, j’ai structuré une philosophie de la vie. Je ne pouvais concevoir que, sur cette planète riche de tout, 1/5e de la population possède 4/5e des ressources. D’un côté, on mange une nourriture qui est d’ailleurs de plus en plus frelatée (plutôt que de se souhaiter bon appétit, on devrait se souhaiter bonne chance tellement nous polluons notre corps inconsciemment) et, de l’autre, on est à la recherche d’un quignon de pain pour nourrir son enfant. Ce déséquilibre mondial abyssal n’était pas digne d’une humanité évoluée.

Acharnement thérapeutique

Je me suis donc interrogé, en 1981, sur la manière dont mon expérience sur notre petit bout de terre qui nous a permis d’élever 5 enfants était transposable dans d’autres pays. C’est-à-dire comment appliquer des méthodes agronomiques qui permettent de nourrir convenablement et sainement les gens tout en constituant une autonomie alimentaire permettant à l’être humain de retrouver sa dignité. C’est ainsi que je me suis engagé sur la transmission de mes connaissances acquises sur notre territoire dans les zones les plus arides, notamment au Burkina-Faso. Puis je me suis associé à l’agence de voyages Point Mulhouse qui finance, grâce aux mannes touristiques, un centre de formation des paysans car, comme le dit l’adage, il vaut mieux apprendre à pêcher que donner du poisson. Les résultats sont formidables : le sol s’améliore, le rendement augmente et les paysans voient leurs vies changer positivement sans autre recours que les matières organiques.

Depuis j’ai maintenu le cap ! Si l’humanité continue à croire qu’elle est sur terre pour l’épuiser jusqu’au dernier poisson et au dernier arbre, elle aura tout faux et se ruinera elle-même !

Mais concilier terre et humanisme n’est pas que théorique. En 2002, on m’a demandé de me présenter aux élections pour la Présidence de la République. Je n’en avais ni les compétences, ni le désir, ni le goût, mais c’était l’espace de débat public où je pouvais introduire des valeurs habituellement occultées par la politique. J’ai parfois le sentiment, à tort ou à raison, que le monde politique fait de l’acharnement thérapeutique sur un modèle moribond. En revanche, la société civile crée de plus en plus d’innovations pour anticiper les dérives et décadences causées par notre modèle[1]. Bien que notre programme ait été présenté tard, nous avons quand même collecté près de 200 signatures de parrainage. Certes, on ne triomphe pas avec ça, mais c’est une façon de dire que ce nous proposons n’est peut-être pas si utopique que cela.

La puissance de la modération

Aujourd’hui, nous sommes face à une impasse grave. Le modèle qui a dominé jusqu’à maintenant l’a fait parce qu’il s’est dopé des ressources de la planète et il est aujourd’hui condamné. Dans mon livre Vers la sobriété heureuse[2], je pense sincèrement que l’avenir pourra se construire sur une sobriété qui donne de la voix. La consommation des anxiolytiques démontre la misère interne de notre société. Dans son intimité, au quotidien, face à lui-même, l’être humain n’est pas si heureux que cela et l’esbroufe matérielle n’est qu’un cache-misère. On ne peut atteindre la joie de vivre que par le renoncement aux artifices. L’objectif de l’humanité est de retrouver son unité. Elle mutualisera ainsi ses talents dans un esprit d’entraide et de soutien mutuel. Si nous voulons mettre en perspective une pérennité de l’humanité, nous devons arrêter d’avancer avec le gagnant et le perdant, le riche et la pauvre, la misère des uns et la suropulence des autres. Aujourd’hui, nous devons considérer la modération comme une très grande puissance ; c’est le seul antidote qui permettra à l’humanité de survivre sur une planète qui est limitée. C’est l’humain qui doit changer pour que la société change. Et pour cela, c’est à chacun de nous de changer. Ce n’est pas de la morale. C’est simplement de la rationalité.



[1] Cf Éloge du génie créateur de la société civile, Actes Sud, 2011

[2] Actes Sud, 2010

propos recueillis par Nathalie Garroux
Le 17-07-2012
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