Juin 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Sur le pouce

Je suis, comme beaucoup, parfois admiratif, parfois agacé par cette jeune génération, accrochée à son téléphone portable, qui pianote en permanence des deux pouces sur leur écran tactile, avec une incroyable dextérité et envoient sans discontinuer SMS, MMS et courriels en tous genres à tous leurs amis Facebook de la terre.

Le premier réflexe d’une génération comme la mienne, celle de leurs parents, est souvent de railler cette boulimie messagère, d’y voir une superficialité relationnelle, une addiction technologique et finalement une fuite inconséquente dans le virtuel.

Le philosophe Michel Serres, avec la bienveillance du grand-père, y voit, dans son dernier ouvrage, bien autre chose : la naissance d’un nouvel humain.

« Petite Poucette » et « Petit Poucet » qu’il appelle ainsi en raison de l’agilité de leurs pouces sur le clavier, sont pour lui l’image d’une génération qui, parce que le monde a radicalement changé en un siècle, doit tout réinventer : les institutions, le rapport à la connaissance, la manière de vivre ensemble.

Il y a un siècle, rappelle-t-il, nous étions majoritairement ruraux, quant aujourd’hui la France ne compte plus qu’un pour cent de paysans, « nous vivions d’appartenances : français, catholiques, juifs, protestants, musulmans, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés…, nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, un parti, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé. Ceux qui restent s’effilochent ».

Dès lors, en effet, « il convient d’inventer d’inimaginables nouveautés » et, avec un enthousiasme communicatif, le vieux philosophe aimerait avoir encore un peu de temps pour participer à l’émergence de ce monde nouveau et nous donne, ce faisant, une leçon de jeunesse. Il faut, nous dit-il, que nous arrêtions de nous accrocher à nos fausses certitudes et à nos vieilles lunes.

Il prend pour exemple l’école qui croit toujours que son rôle est de délivrer des savoirs livresques alors que ces savoirs sont désormais partout, que chaque jeune peut y accéder à sa guise et « que les nouvelles technologies obligent à sortir du format spatial impliqué par le livre et la page ». Entre les quatre murs de la classe, Petite Poucette est ailleurs et ne peut plus penser comme le maître. Elle sait déjà ce qu’il va dire et elle s’évade en bavardant. C’est faute de comprendre ce décalage que l’école échoue à accomplir sa mission de formation des esprits.

En ces temps de morosité, il faut lire ce bref et dense essai de Michel Serres tout vibrant d’optimisme et tourné vers l’avenir.

Petite Poucette, Michel Serres, Manifestes Le Pommier, 2012, 84 pages, 9,5 €

Bruno Tilliette
Le 25-06-2012
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