Novembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Le temps de l’Oïkos

Le mal qui ronge nos économies modernes est celui de l’urgence et du court-termisme auquel le monde politique a fini par se soumettre, perdant tout pouvoir de décision. La recherche du profit immédiat nous ruine. Pour nous en sortir, il nous faut retrouver le sens de la durée. C’est ce que proposeObjectif Oïkos, le livre blanc que vient de publier le CJD[1], à l’occasion de l’élection présidentielle de 2012 et qui paraît ce mois-ci aux Editions Eyrolles.

Il y a quelque chose de pathétique à voir nos gouvernants européens s’accrocher à une note – un triple A, en l’occurrence – comme des premiers de la classe redoutant la punition du maître pour n’avoir pas tout à fait respecté ses consignes. D’autant que le maître en question, les agences de notations, ne sont que des officines lucratives dont la légitimité à attribuer des bons ou des mauvais points est toute relative : leur « science » est loin d’être infaillible et leur regard « d’observateur » loin d’être neutre.

Il est tout aussi affligeant de les voir tenter de plaire coûte que coûte aux marchés alors que ceux-ci ne cessent de les rouler dans la farine en exigeant des mesures qui relèvent de ce qu’en psychologie on appelle la double contrainte : plus de croissance et, en même temps, plus de rigueur. Autrement dit, investir plus en dépensant moins.

Humiliante soumission

Comment faire autrement, répondent les politiques ? En perdant notre sacro-saint AAA nos emprunts seront de plus en plus chers et nous aurons encore plus de mal à rembourser notre dette (remarquons, au passage que depuis 30 ans, on ne rembourse jamais cette dette, on se contente de payer des intérêts toujours plus élevés). Et si nous ne donnons pas des signes de rigueur budgétaire, les marchés vont se détourner de nous et la Bourse s’effondrer (remarquons, au passage, que, depuis 30 ans, tous les budgets sont en déficit, quelles que soient les bonnes résolutions gouvernementales et que la Bourse ne cesse de yoyoter au gré des crises qu’elle provoque elle-même).

Cette soumission humiliante aux exigences toujours plus contraignantes des agences et des marchés est compréhensible : elle répond au principe de réalité. C’est le système qui veut ça, un système que les politiques ont eux-mêmes mis en place ou qu’ils ont, au minimum, laissé se mettre en place et avalisé. Mais elle est aussi le signe que le pouvoir politique a perdu la main au profit, le mot est juste, de pouvoirs économiques diffus et multiformes. Et c’est donc bien désormais une main invisible qui nous gouverne, rendant toute mesure inopérante du fait des intérêts contraires de ceux qui meuvent cette main tentaculaire et de l’irrationalité de leurs réactions. Ainsi, les banques, une fois sauvées par la puissance publique, n’ont de cesse que de s’attaquer à elle, au prétexte qu’elle s’est trop endettée pour les sortir du trou. Et celle-ci est incapable de taper du poing sur la table pour les remettre face à leurs responsabilités. Malgré leur agitation frénétique, les gouvernements européens donnent l’impression d’être totalement impuissants à régler les problèmes et d’être les marionnettes d’un système devenu ingérable.

Révolution radicale

Alors, faut-il continuer à capituler devant un système devenu à tel point fou qu’il nous conduit à nous autodétruire ? Si rien de tout ce que nous faisons ne réussit à l’amender et à lui rendre la raison, n’est-il pas temps de passer à autre chose, de changer notre mode de fonctionnement ? Arrêtons ce combat inutile contre les moulins à vent de la finance, regardons ce système pour ce qu’il est, un système à bout de souffle, et commençons, patiemment et passionnément, à en reconstruire un autre, plus juste et plus durable. Si nous n’en prenons pas aujourd’hui l’initiative, c’est la catastrophe prochaine qui nous y obligera.

C’est cette révolution radicale à laquelle nous engage Objectif Oïkos, le livre blanc que vient de publier de CJD et dont les 12 grandes propositions décapantes pour enfin changer totalement de cap ont été soumises à l’appréciation des candidats à l’élection présidentielle de 2012.

Si on peut, en effet, considérer ces propositions comme « révolutionnaires », c’est d’abord parce qu’elles réhabilitent le temps et la durée comme facteurs indispensables à la vie économique (et à la vie tout court). Ce qui tue aujourd’hui nos économies, c’est la dictature de l’urgence et des résultats immédiats. Le capitalisme actuel prétend se convertir au développement durable. Mais comment voir, dans cette prétention, autre chose que du « green washing », dès lors que les profits des entreprises restent pilotés au jour le jour et que les Bourses réagissent à la seconde, à la vitesse des ordinateurs qui assurent désormais mécaniquement l’essentiel des transactions mondiales ?

Relation de confiance

Construire et développer un projet demande du temps. Le temps de l’entreprise nécessite de se projeter à moyen et long terme quand celui de la finance ne jure que par le court terme. Ainsi, parmi les propositions du CJD, la création d’une Bourse éthique à viscosité assurée (BEVA) résoudrait cette contradiction temporelle. Cette Bourse nouvelle retrouverait « la vocation première du système boursier [qui] est de faciliter la rencontre entre des projets et des capitaux, en assurant un point de jonction entre la nature des projets, l’horizon temporel des investissements, le partage souhaité de gouvernance du projet ». Il s’agit, par une contrainte de viscosité acceptée dès le départ par les investisseurs – c’est-à-dire un mécanisme qui les incite à s’engager dans la durée – de décourager les mouvements purement spéculatifs, destructeurs pour l’entreprise et, en contrepartie, de créer une relation de confiance entre celle-ci et ses actionnaires.

Nous libérer de la contrainte du court terme, c’est aussi mettre en place une « allocation universelle », attribuée à chacun dès sa naissance et remplaçant toutes les autres formes d’aide, qui donnera aux plus fragiles la sécurité de ne pas se demander chaque matin comment ils vont survivre jusqu’au soir. Ou c’est encore délivrer une « Passeport Oïkos » qui permettra de capitaliser ses droits sous forme de « miles » et, en particulier, de pouvoir assurer sa formation tout au long de la vie.

C’est également, dans un autre registre, introduire progressivement des biotaxes, dont le principe n’est pas d’accroître la pression fiscale, mais « d’inverser progressivement les régulations actuelles en rendant peu coûteux ce qui est souhaitable (travail, entretien du capital naturel, etc.) et plus coûteux ce qui est non-souhaitable (utilisation des ressources fossiles ou lentement renouvelables comme l’eau ou les poissons, pollutions, etc.) ».

Maison commune

Ralentir, prendre le temps, retrouver le sens de la durée, voilà ce à quoi nous invitent Objectif Oïkos et le CJD pour que nos sociétés s’engagent dans un développement réellement durable et puissent réconcilier économie et écologie. L’enjeu – le défi – est de préserver cette « maison commune » qu’est notre planète afin de tous y vivre mieux. Mais nous n’avons plus de temps à perdre pour amorcer ce changement. Beaucoup de responsables politiques en sont conscients. Auront-ils le courage d’enclencher ce mouvement de fond, eux qui sont aussi sous la contrainte du court-termisme électoral ?


Cet article est également paru dans le magazine Jeune Dirigeant n° 96 de janvier 2012.



[1] Éditions d’Organisation 2012

Bruno Tilliette
Le 23-04-2012
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