Février 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Bruno Marzloff : « Hier l’automobile, aujourd’hui le mobile »

Bruno Marzloff
Bruno Marzloff est sociologue. Il dirige le groupe Chronos, cabinet d'études et de prospective dont les travaux s'articulent autour de quatre grands thèmes : les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien. Pour lui, le numérique est d’abord une révolution du temps.

Jeune Dirigeant : Nous entrons de plain-pied dans la société numérique, comment la définissez-vous ?

Bruno Marzloff : Le numérique est un terme générique pour désigner ce composite de « quincaillerie » d'internet, de réseaux techniques, de terminaux et de capteurs fondant dans leur sillage des réseaux sociaux. Ces derniers produisent des dialogues inédits et un capital social - des blogs, des wikis, des tweets, sans oublier ce tsunami de données qui l'accompagne. Ce cocktail, à base des machines et de leurs produits sociaux, façonne nos environnements. Il n'est ni bienveillant, ni malveillant. Il est une réponse à une architecture du temps en cours d'installation.Le numérique contribue à façonner ce qu'on peut appeler des aires numériques - personnelle, familiale, sociale, du travail ou urbaine.

J. D. : Quelle révolution cela annonce-t-il ?

B. M. : Si le numérique est bouleversant, c'est qu'il est d'abord l'expression d'une révolution du temps. A partir d'un même outil se visualise, s'organise notre « timeline» propre - notre cours et notre course du temps - et ses partages avec des collectifs divers. Dans cette reconstruction du temps, il rend possible la « proximité temporelle ». Depuis la révolution industrielle, c’est le travail qui est le grand animateur du temps. Le monde du travail fixe les plages du temps pour l’individu et le collectif, et en détermine les rives. Aujourd'hui, ces frontières perdent leur netteté et le travailleur, l’employé y perd son latin. D'un côté, l'entreprise le retient dans les scansions fordiennes et rassurantes du temps - métro, boulot, dodo -, de l’autre, le moteur de la productivité de la même entreprise se trouve dans la flexibilité et son lot d'incertitudes. D'où une injonction paradoxale : « l'autonomie sous contrôle ». D'où aussi des dérives encore mal assumées par le salarié, par l'entreprise, par les syndicats et par la législation. Il arrive qu'on travaille le soir, le week-end, en vacances... dans un TGV, dans un café, de chez soi ou bêtement dans la rue depuis son mobile. La révolution du travail désynchronisé et délocalisé est en marche, mais on feint de ne pas la voir. On l'assume encore moins.

J. D. : Dans quel espace, cette révolution est-elle la plus visible ?

B. M. : C'est peut-être la ville qui aujourd'hui en rend le mieux compte, avec ces objets étranges que sont les tiers lieux investis par ce « tiers-temps ». Autrement dit ce que j’appelle « des stations de mobilité ». Les cafés, les McDo, les Starbucks ont assumé depuis longtemps cette révolution qui fait du wifi une aménité aussi évidente que l'électricité et aussi gratuite. Elle sanctionne une libération des temps, singulièrement ceux du travail. On y conjugue le fixe et le mobile, l'escale et le mouvement. Le travail aujourd'hui est fait de cette chorégraphie qui allie la pause, la détente et le mouvement.

J. D. : Qu’est ce que cela change dans la vie des gens ?

B. M. : Ce sont les usages qui dictent la place du numérique. Et pas l’inverse. La mobilisation de ces outils, c'est l'affaire des gens. Ainsi, le mobile est arrivé à l'heure pour résoudre des équations de délocalisation et de désynchronisation : l'enfant à chercher à la crèche à concilier avec un horaire de sortie du travail aléatoire, par exemple. Le mobile doit son adoption massive à sa capacité à résoudre les équations du temps. Le numérique, c'est comme le temps, c’est ce que vous en faites.L’un et l’autre se situent dans la même perspective, celle d'une autonomisation des pratiques avec les outils qui vont avec, c'est-à-dire « l'empowerment» ou l'appropriation par l'usager de ses pratiques. L'empowerment, c'est aussi ce dont parle Michel de Certeau, dans son traité du quotidien (L’invention du quotidien, Gallimard), même si bien sûr il ne mobilise pas ce terme. Il reste qu'il observe « la liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l'ordre social et la violence des choses ». On comprend là que la maîtrise du temps, dans un monde gouverné par la flexibilité, la désynchronisation, la délocalisation, l'immédiateté, l'opportunisme, le furtif, n’est pas une chose facile. Maîtriser le temps, c’est maîtriser les mobilités, qu'elles soient physique ou numérique. Hier, l'automobile, désormais le mobile. Mais le mobile n'est soutenable, pour soi et pour les autres, qu'à condition qu'il reste un outil.

J. D. : Cela veut-il dire que la voiture, dans la ville, est condamnée ?

B. M. : On ne s'affranchira pas de la voiture. Elle a trop profondément façonné la ville et le territoire. En revanche, on voit se profiler une maîtrise d'usage de la voiture. A l'image des covoiturages et autres autopartages, la productivité nouvelle se fonde sur les appariements des temps des uns et des autres. Les usages explosent les temporalités pour en accorder les nouveaux rythmes.

J. D. : La vie commerçante dans la ville, va-t-elle changer de nature ?

B. M. : On peut, en effet, aller plus loin dans le constat de la prégnance du numérique. Le numérique est désormais ambiant.Le commerce qui depuis toujours est un formidable moteur de la ville, de ses urbanités, de ses temporalités montre la voie. Peu importe le lieu, c'est encore le temps qui gouverne. Ce commerce d'itinéraire se retrouve dans un format dit « drive» où les gens commandent à distance et prennent livraison dans un point de vente sur leur chemin en voiture. Ce commerce d'itinéraire s'insère entre le renouveau du commerce de proximité - avec ses valeurs de ville lente, de voisinage, de convivialité, de ville vivable - et le commerce à distance. Le commerce à distance est une filière en expansion délirante (entre 20 et 30 % de taux de croissance annuelle depuis l'arrivée d'internet). La FEVAD (fédération du commerce à distance) affirmait récemment que « le e-commerce est mort », pour signifier que le numérique avait tellement envahi les processus d'achat et de vente qu'il est devenu « le commerce ».

www.groupechronos.org

Cet article est également paru dans le magazine Jeune Dirigeant n° 96 de janvier 2012.

propos recueillis par Yan de Kerorguen
Le 29-05-2012
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