Octobre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


« Faire de la finance un outil pour agir autrement »

Pierre Valentin
2012 est l’année internationale des coopératives, proclamée par l’ONU, en reconnaissance de leur contribution à la réduction de la pauvreté, à la création d’emplois et à l’intégration sociale. Le thème retenu, « Les coopératives, des entreprises qui construisent un monde meilleur », illustre parfaitement la contribution que celles-ci peuvent apporter pour relever les défis qui sont devant nous.

Un monde meilleur, le bonheur… il est assez rare que des entreprises réfléchissent sur ces thèmes et en fassent des colloques ou des revues. Le Crédit Coopératif est l’une de celles-là. Il faut dire que cette banque n’est pas une entreprise comme les autres. Lorsqu’on pénètre dans les locaux du Crédit Coopératif à La Défense, rien ne distingue l’établissement d’une autre banque. Rien, sauf le buste de Charles Fourier, le père du socialisme utopique, et celui de Charles Gide, l’un des principaux théoriciens de l’économie sociale. Et là on comprend très vite qu’on est au plus près de la tradition coopérative telle qu’elle a été historiquement définie au XIXe siècle : pour preuve les innovations que cette banque porte en matière de finance solidaire.

Entretien avec Pierre Valentin, DG délégué du Crédit Coopératif

On parle beaucoup aujourd’hui de « taxe sur les transactions financières ». Le Crédit Coopératif est une des premières entreprises à avoir innové en lançant une initiative qui y ressemble : la Contribution volontaire sur les transactions de change. Qu’est-ce que la CVTC ?

Le principe est simple. Il s’agit de reverser à des acteurs reconnus de l’aide au développement international 0,01 % du montant total des opérations de change interbancaires traitées. Pour que l’effet sur les volumes traités sur le marché des changes reste sous contrôle, le montant du prélèvement doit être faible, d’où le taux retenu. C’est le Crédit Coopératif qui supporte le coût de la Contribution volontaire. Les marchés de change ont largement bénéficié des effets positifs de la globalisation. Il peut donc sembler juste de les mettre à contribution pour la réalisation de causes solidaires mondiales. Les transactions de change, en plus de représenter un volume d’opérations très important (quotidiennement l’équivalent de près de 4 000 milliards USD), permettent de mutualiser les efforts puisqu’elles impliquent de fait plusieurs pays. Tel est le raisonnement qui sous-tend les initiatives de contribution solidaire sur ces marchés.

D’où vient cette idée ?

Notre démarche s’inscrit dans les Objectifs du Millénaire pour le Développement destinés à en finir avec l’extrême pauvreté. Cet engagement a été pris par 189 chefs d’État, lors du Sommet du Millénaire des Nations Unies en l’an 2000. Dans la foulée, il y a eu, en France, le Rapport Landau sur les financements innovants pour le développement qui montre pourquoi et comment de nouvelles contributions sont nécessaires, au-delà et à côté des formes actuelles d’aide au développement. Il détaille des options de contributions, volontaires ou obligatoires (taxes à vocation environnementale, taxes sur les transactions financières, loterie mondiale, etc.).

Le financement solidaire, c’est votre marque de fabrique ?

Le Crédit Coopératif est en effet le premier réseau bancaire collecteur d’épargne solidaire en France. Nous avons de ce fait conscience de jouer un rôle supérieur au poids économique que nous représentons. Nous avons la légitimité d’une banque experte en produits de partage et solidaire. Les clients viennent au Crédit Coopératif pour cette réputation. Il est dans notre vocation, depuis 1983, de développer des produits financiers solidaires. La CVTC vient donc s’ajouter aux autres formes d’intervention de la banque, que ce soit en mécénat, en prestations au service d’acteurs solidaires, ou dans l’offre solidaire faite aux clients. C’est pour nous une démarche naturelle d’économie sociale et solidaire. Nous avons construit peu à peu une gamme très large de produits solidaires et de partage.

Quels sont les produits principaux ?

En 2006, nous avons lancé le Livret Agir. 50 % des intérêts annuels du livret sont versés par l’épargnant à une association partenaire de notre banque qu’il a choisie. Le livret Agir a reçu le label Finansol, gage de sérieux, de transparence et de solidarité. En 2010, grâce aux épargnants solidaires, plus de 2,7 millions d’euros de dons ont été versés aux associations partenaires pour qu’elles puissent mener leurs actions dans les domaines du logement, de la lutte contre le chômage, de la protection de l’environnement, de l’insertion. Dans le prolongement, il y a la Carte Agir. Elle s’utilise comme n’importe quelle carte bancaire. Celui qui la détient peut donner ce qu’il veut à l’association de son choix à chaque paiement et chaque retrait. Le Crédit Coopératif s’engage, lui, à verser 3 euros lors de sa souscription et à chaque retrait le Crédit Coopératif abonde de 0,06 euro à cette même association.

Nous avons aussi mis au point ce qu’on appelle la quote-part solidaire qui ressemble beaucoup à la CVTC : il s’agit de reverser 0,02 % du montant d’une émission obligataire. Fin 2010, le bénéficiaire a été le CCFD-Terre Solidaire, partenaire historique de la banque. Ces initiatives ont permis au Crédit Coopératif et à ceux de ses clients qui le souhaitent de contribuer activement à des financements en faveur d’acteurs sociaux et environnementaux.

La CVTC : est-ce la même chose que la taxe Tobin ?

La contribution volontaire, ainsi que tous les rapports d’experts sur les financements innovants, s’inspire des réflexions de James Tobin. Il est le premier à avoir imaginé, dans les années 1970, un prélèvement sur les transactions monétaires internationales pour limiter la spéculation. Ses propositions n’ont jamais été adoptées. Le CVTC n’est pas vraiment une taxe, c’est une démarche volontaire. Une taxe cela se contourne, pas une contribution volontaire. Le CVTC se distingue de la taxe Tobin par plusieurs aspects : sa nature, son objectif, les opérations sur lesquelles elle porte et par son taux de prélèvement.

Quand a-t-elle été mise en place ?

Nous avons lancé la Contribution Volontaire sur les Transactions de Changes le 1er mars 2011, avec la volonté de l’attribuer à une ou plusieurs associations reconnues dans l’aide au développement international. Évaluée, en année pleine, à 100 000 euros, la CVTC a atteint les 80 000 euros. C’est une première pierre pour construire une solidarité internationale sur les mouvements de change. Le retour client sur ce projet de CVTC a été très bon.

Une contribution de 0,01 % du montant des opérations de change. Pourquoi ce taux ?

Nous avons respecté l’esprit des Rapports et des réflexions menés sur le sujet des projets de taxes financières. Ces études préconisent presque toutes un taux de 0,005% pour chacune des deux devises, la devise achetée et la devise vendue. Cela équivaut à un taux effectif de 0,01% pour chaque opération. C’est donc ce taux que le Crédit Coopératif a retenu. Un prélèvement de 0,01% sur les opérations de change des quatre principales devises, la livre, le dollar, l’euro et le yen, permettrait de collecter 33 milliards de dollars par an, s’il était appliqué par toutes les banques.

Êtes-vous les seuls à appliquer la CVTC ?

Oui, nous sommes, à notre connaissance, la première banque à appliquer cette contribution volontaire. Le thème était dans l’air du temps, mais aucune banque ne s’en est emparée. Nous avons contacté d’autres banques, car nous sommes ouverts à l’idée de créer un collectif avec une appellation et une méthodologie unifiée. Mais toutes les banques ne sont pas à égalité. Certaines font des volumes très importants et d’autres peu d’opérations de change. De plus, les initiatives de place ne sont pas forcément bien vues. Chacun veut avoir son initiative propre et la mener à ses couleurs. De nombreuses banques ne voient pas l’intérêt de se fondre dans un regroupement. C’est différent lorsqu’on est le fondateur de l’initiative.

Si d’autres banques se montrent intéressées par la CVTC, le Crédit Coopératif est favorable au fait de se réunir autour de cette initiative et de discuter ensemble avec les associations qui contribuent à atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement. Ce collectif de banques volontaires permettrait de montrer qu’il est possible de « faire de la finance un outil pour agir autrement ».

Que pensez-vous des projets de taxe sur les transactions financières ?

En tant que banque, le Crédit Coopératif considère qu’il n’a pas à exprimer une position sur un projet de taxe, celui-ci relevant d’une décision des pouvoirs publics. Bien sûr, nous regardons avec beaucoup d’intérêt ce qui se fait. Notre rôle n’est pas de donner des avis ou des leçons, c’est d’expérimenter. Si nos pratiques suscitent de l’intérêt, alors nous réfléchissons avec les acteurs intéressés.

En revanche, nous affirmons fortement notre soutien aux Objectifs du Millénaire que les mécanismes de financements innovants devraient aider à atteindre. Si une taxe devait voir le jour, comme cela semble être le cas, elle devrait être exclusivement consacrée au développement.

On peut constater que, pendant longtemps, parler de taxe sur les transactions était mal venu. Quand l’idée a été lancée de taxer les billets d’avion, cela faisait sourire. Les temps changent.

Quelle analyse faites-vous de la crise actuelle ?

En période de crise financière, les entreprises de l’économie sociale et solidaire tiennent mieux la route. Cela s’observe. La crise est avant tout une crise d’endettement excessif, donc de capital insuffisant, au départ chez les agents économiques privés ; aujourd’hui, c’est une crise de l’endettement public, mais en partie due à la crise de 2008. Les entreprises de l’économie sociale, dans la mesure où les résultats sont réinvestis dans l’entreprise, sont souvent bien capitalisées, ce qui les aide dans les périodes comme celle que nous vivons. Au-delà, leurs principes, en particulier l’attention à l’intérêt général, suscitent une adhésion plus forte en temps de crise. Lorsque le Crédit Coopératif contribue à sa manière et à sa mesure aux grands défis qui se posent à nos sociétés contemporaines, comme il le fait avec la CVTC, et prouve que de tels mécanismes innovants sont possibles, il est dans cette ligne.

Les banques ne sont pas très bien vues en ce moment. Comment voyez-vous votre rôle ?

C’est vrai que nous vivons un moment où les banques sont mal considérées et où le mot finance fait frémir les gens. Mais les banques, on en a besoin. Nous essayons tout simplement de faire bien notre métier de banquier. Faire une banque autrement, c’est faire une banque ensemble, avec nos 33 000 sociétaires. Ce sont eux qui nous ont créés et nous apportent le capital indispensable à notre activité. En fait, ce sont de vrais clients, très présents dans l’orientation de notre travail. Leur première attente, c’est le bon produit. L’important est de bien connaître nos publics pour pouvoir offrir des services adaptés. Nous voulons être une banque « utile », utile pour des clients qui sont eux-mêmes, pour beaucoup, définis par leur utilité sociale. Cela crée une relation de confiance, mais aussi d’exigence. Nous y répondons en observant des principes forts : pas de présence dans les paradis fiscaux, une politique de rémunération encadrée pour les dirigeants et les opérateurs financiers, une attitude claire vis-à-vis de la spéculation.

Vous travaillez beaucoup avec les associations ?

Il y a beaucoup d’associations et d’ONG dans notre clientèle. 60 % des clients œuvrent dans le domaine de l’économie sociale et solidaire au sens large (en incluant les PME adhérentes de coopératives). Nombre de nos clients et sociétaires sont des militants, des citoyens engagés, très exigeants et très demandeurs d’informations. Ils veulent savoir ce qu’on fait avec leur argent. Les associations aujourd’hui, vivent une mutation. Leur modèle économique est très perturbé par le recul des financements de l’État ou des collectivités locales. Elles doivent dès lors diversifier leurs sources de financement et se regrouper. Plus que jamais elles ont besoin d’accompagnement et de connaissance de leurs spécificités. C’est le métier du Crédit Coopératif que de les épauler. Il y aussi beaucoup de PME dans notre clientèle. Les uns comme les autres apprécient la cohérence de notre démarche, qui associe la transparence sur l’utilisation de leurs dépôts, nos actions en matière de finance solidaire, et leur implication, en tant que coopérateurs, dans la gouvernance de la banque.

Comment se concrétisent les principes démocratiques de l’économie sociale que vous défendez ?

Le statut du Crédit Coopératif est celui de la coopérative. Le fondement des coopératives est de contribuer à l’émancipation de leurs membres, au développement de leur communauté et de leur pays. Elles constituent également d’importants vecteurs du développement international, grâce au commerce équitable ou à la microfinance. Dans la coopérative, il y a, par définition, un souci de démocratie. Nous n’avons pas à parler au nom de nos sociétaires. Nous devons parler avec eux. La vie démocratique d’une coopérative, qui est représentative du projet de l’économie sociale réclame de la vigilance. Sans cela, il peut y avoir dérive, comme on a pu le voir en Grande-Bretagne par exemple, avec la démutualisation des « building societies » (sociétés mutuelles de crédit immobilier) dans les années 1990.

Dans la situation actuelle, l’économie sociale a-t-elle de l’avenir ?

Les valeurs fondamentales des coopératives expliquent le succès économique et social de nos entreprises : liberté d’adhésion, double qualité de client et apporteur de capitaux, gestion et contrôle démocratique par les membres, gestion mise au service des femmes et des hommes membres et collaborateurs de la coopérative. L’économie sociale a de l’avenir, mais cela dépend de l’action de ses membres. Nous pensons que ce mouvement peut s’enrichir des techniques nouvelles, en particulier des réseaux sociaux et des démarches participatives sur Internet. C’est pourquoi le Crédit Coopératif a créé le réseau socialMycoopqui sert à mettre en relation les sociétaires, les groupes d’usagers, les associations clientes dans le but de produire une fertilisation croisée. Mais ces initiatives d’avenir s’ancrent dans une tradition : nous assumons aussi un héritage intellectuel important à travers des outils de réflexion que nous soutenons, en particulier via notre fondation, qui encourage la recherche sur l’économie sociale. Par exemple la RECMA, revue des études coopératives ou l’ADDES, association pour le développement de la documentation sur l’économie sociale. C’est aussi en contribuant à mieux connaître et analyser l’économie sociale que l’on assure son avenir.


Article publié en collaboration avec Place Publique

Propos recueillis par Yan de Kerorguen
Le 16-04-2012
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