Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Les hommes malades de l’entreprise

Le 25 novembre, le CJD organise une rencontre sur le thème de la « santé du dirigeant ». Au moment où notre économie elle-même est bien malade, est-il bien pertinent d’ouvrir ce débat sur un sujet qui, par ailleurs, ne fait pas la Une des journaux ? Et si la santé des dirigeants, et des salariés, avait justement directement à voir avec celle de l’économie ?

Les entreprises ont-elles un corps ? Beaucoup d’entre elles, en tout cas, en particulier les PME, « souffrent » aujourd’hui gravement de la crise financière qui, par « contagion », leur a donné la « fièvre ». Elles sont à la « diète » et en sortiront fortement « amaigries », si elles n’en meurent pas. Quels « traitements » leur apporter ? Quels « remèdes » leur recommander ? Nombre de Diafoirus plus ou moins avisés leur prescrivent purges, saignées et clystères. Mais il n’y a pas de potion miracle, d’autant que la seule qui pourrait avoir un réel effet, le crédit, leur est souvent refusée par celles-là mêmes qui les ont rendues malades, les banques. Elles ne peuvent que faire le dos rond en attendant la guérison.

Corps souffrant

Toutes ces métaphores médicales, fréquemment appliquées aux entreprises, semblent accréditer l’idée qu’elles ont effectivement un corps, soumis aux aléas de la vie, et qu’elles peuvent être en bonne ou en mauvaise santé. Mais l’analogie est dangereuse. L’entreprise, entité juridique, personne morale, ne souffre évidemment pas en tant que telle, elle ne ressent rien. Les pertes ne lui provoquent nulle douleur, pas plus que les bénéfices ne la réjouissent.

Ceux qui passent par toutes ces sensations sont ceux qui y travaillent, salariés et dirigeants. La vie ou la mort d’une entreprise ne seraient, en elles-mêmes, d’aucune importance, si la vie et, parfois, la mort des personnes qui, justement, en vivent, n’y était pas étroitement rattachées. L’entreprise ne peut pas être un corps souffrant, mais son « état » peut faire souffrir des corps.

Abstraction

Dire, ainsi, un peu froidement, qu’une entreprise ne va pas bien, c’est se réfugier dans l’abstraction, comme un médecin qui parle de la maladie sans s’intéresser au malade. C’est une manière d’éviter de reconnaître qu’en réalité ce sont les personnes de l’entreprise qui risquent de ne pas aller bien. On peut donc plus facilement fermer l’usine qui fonctionne mal (entendons : qui n’est pas assez rentable), couper la « branche morte » du groupe, se débarrasser des « canards boiteux », en oubliant que dans cette usine, sur cette branche morte et parmi ces canards boiteux, il y a des hommes et des femmes qu’on ne peut pas fermer ni couper d’un coup de baguette stratégique, dont on ne peut pas se débarrasser comme des déchets. Ils vont, eux, devoir affronter une souffrance bien concrète : n’avoir plus de travail, donc plus de revenus et plus de reconnaissance. Douleur matérielle, physique et psychique. Il leur faudra tenter de survivre et de guérir.

Inhumanité

Si notre système économique est aujourd’hui malade, c’est peut-être de n’avoir eu de cesse que de se désincarner, d’avoir perdu de vue qu’il n’avait de sens et ne tenait que par et pour les hommes qui l’ont inventé et le font tourner. Désormais, il croit pouvoir fonctionner tout seul, pour lui-même (ou au profit d’un très petit nombre), et, pensant être capable de s’autoalimenter en une sorte de mouvement perpétuel, il finit par tourner à vide. L’économie contemporaine, finalement, souffre de son inhumanité alors même que ceux qui l’animent pensent, secrètement, que les hommes ne lui sont plus guère utiles, voire lui sont une charge.

En réalité, beaucoup d’entreprises vont mal parce qu’elles rendent malades ceux qui les font fonctionner, en niant leurs personnes et leur importance, et qui ne sont donc plus dans de bonnes conditions pour le faire.

Cercle vertueux

L’urgence, pour sortir de la crise, est donc de « réhumaniser » l’économie et l’entreprise, d’inverser le mouvement qui nous mène vers toujours plus d’abstraction et de dépersonnalisation. L’entreprise n’est pas le résultat de calculs rationnels, mais le lieu d’échanges relationnels, un creuset d’interactions humaines qui produisent des biens ou des services pour d’autres humains et trouvent leur sens dans cette production. Elle ne peut se porter bien, et durablement, que si ses acteurs s’y sentent bien, dans une relative sécurité. C’est pourquoi, se préoccuper de la santé des salariés et des dirigeants, comme le préconise le CJD, n’est pas la cerise sur le gâteau, le « petit plus social » permis par une bonne santé économique. C’est au contraire, la base, le point de départ d’un cercle vertueux pour créer et développer une économie saine. Un système économique ne peut rester longtemps bien portant que si les personnes dont il dépend sont elles-mêmes bien portantes.

Bruno Tilliette
Le 14-11-2011
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