Octobre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Le pouvoir de la finance

Le familistère de Guise
Ouvrier devenu entrepreneur dans le milieu du XIXe siècle, génial inventeur, industriel avisé, député, Jean-Baptiste Godin est encore aujourd’hui considéré par beaucoup comme la figure unique d’un patronat qui aurait mis en pratique dans son entreprise un humanisme tourné vers le progrès social. Adepte des socialistes utopiques de l’époque, il crée le Familistère de Guise (Aisne) inspiré du phalanstère de Fourier, lieu d’habitat communautaire, où il met en place un système d’instruction, de protection sociale et de loisirs. Et il finit par donner la propriété de son entreprise à ses salariés. Il meurt en 1888, mais le Familistère lui survivra jusqu’en 1968. Il est aujourd’hui devenu un musée. Et l’entreprise Godin existe toujours.

Le salariat

J’avais vainement cherché dans les faits, pendant ma vie d’ouvrier, la règle du droit, du devoir et de la justice, et je ne l’avais pas trouvée davantage dans mes lectures : elles ne m’avaient rien montré au-delà de ce que je puisais dans mes propres sentiments.

Je commençai la fondation d’une industrie nouvelle ; je travaillai à remplacer les appareils de chauffage en tôle par des appareils de chauffage en fonte de fer. D’ouvrier, je devenais chef d’industrie. Bientôt, je dus appeler près de moi quelques ouvriers dont le nombre s’accrut graduellement, suivant les développements de mon entreprise.

En me créant un intérieur, une existence propre, je trouvai les moyens de me livrer à l’étude des questions sociales qui étaient alors sérieusement agitées, et je m’initiai au mouvement des idées que la vie d’ouvrier m’avait jusque-là rendues peu accessibles.

Je vis bientôt que les problèmes présents à mon esprit, que les questions du travail et de l’industrie étaient l’objet des préoccupations de différentes écoles, sur lesquelles l’attention du monde était attirée.

Je vis dès lors, dans le principe d’association, la notion de justice tant cherchée, et la solution du problème de l’équité de répartition des fruits du travail ; mais mon embarras fut aussi grand devant les difficultés d’application : le milieu social n’était pas préparé.

La Révolution française a bien fait disparaître les maîtrises et les corporations, elle a sapé en principe tous les privilèges, mais elle n’a pu réformer aussi vite l’influence de la tradition, ni créer un esprit public capable de placer l’autorité et la direction entre les mains de la Capacité et du Savoir.

Dans son ignorance des voies et moyens de justice sociale, la société a continué de placer l’autorité et la direction dans le prestige que l’habitude attache à l’hérédité et à la succession, et après avoir sapé une aristocratie fondée sur le cumul du travail servile, elle s’est acheminée vers la reconstitution d’une aristocratie nouvelle fondée sur le cumul du travail salarié.

La capacité et le savoir furent relégués au second rang, et le salaire fut la seule part faite au travail.

Je ne pouvais rien contre la puissance de l’habitude ; j’aurais voulu pratiquer un mode nouveau et plus équitable de répartition entre mes ouvriers et moi qu’il eût été sans influence : un grain de sable jeté au fond de la mer n’en change point le lit.

L’industrie ne marchait qu’avec les éléments et les formes brisées d’un passé de servitude dont les débris se rassemblaient d’office, sous l’empire de l’habitude, pour reconstituer, au profit du maître, des privilèges arbitraires analogues à ceux du seigneur sur ses vassaux.

C’est l’herbe mauvaise du passé repoussant sans cesse sur le terrain labouré par la Révolution, mais non amendé des principes nouveaux qui doivent faire fructifier le sol mieux préparé de l’avenir.

Ce sont les habitudes féodales, conservant leur empire dans les faits et dans les idées de ceux-là mêmes qui ont le plus grand intérêt à leur transformation.

C’est le fait de l’ignorance d’une société qui, après avoir brisé les liens de la servitude, place encore malgré cela le travail dans des conditions arbitraires, parce que l’esprit public n’a pas su s’élever à la science du droit véritable, et encore moins concevoir les formes propres à consacrer ce droit !






Aristocratie industrielle

On n’a pas encore assez compris que le travail est la moitié de la vie humaine, et qu’il faut, pour que la liberté soit effective, ne pas se contenter d’avoir brisé les constitutions féodales et serviles, mais en faire disparaître les formes et les traces ; il ne faut pas, qu’à l’aide du salaire, une féodalité nouvelle se reconstitue et trouve la possibilité de ne laisser aux masses que le strict nécessaire, en gardant pour elle tous les plus purs produits du travail, pour les engloutir dans les somptuosités et les voluptés des Babylones nouvelles !

Il est temps de se demander si ceux qui créent la richesse n’ont aucun droit aux bienfaits et aux splendeurs qu’elle procure, et si ce droit reconnu, il n’en résulte pas pour tous le devoir d’employer davantage la richesse au profit des populations qui la produisent.

La richesse est le sang des nations : il y a congestion si tout se porte sur un point du corps social, et atrophie ou paralysie pour les membres qui en sont privés.

Mais il y a, par-dessus tout, le droit individuel universellement sacrifié si la richesse est injustement répartie, et c’est ce droit que la Révolution française a voulu reconquérir. Il ne faut pas renouveler les situations si l’on ne veut pas renouveler les catastrophes.

Si le luxe des anciennes cours et de la noblesse qui ont précédé la Révolution française a suffi pour réduire la nation aux extrémités de la revendication violente de ses droits, n’est-il pas possible qu’aujourd’hui les richesses accumulées de la finance et de l’industrie autour d’un pouvoir qui les concentre nous conduisent à des extrémités semblables?

C’est ce qu’une politique prévoyante permet d’entrevoir, mais que peut-elle pour arrêter et empêcher cet afflux pléthorique de la richesse sociale, qui menace de paralyser les nations?

Rien, que l’emploi de révulsifs désespérés, si la sagesse ne vient dans les conseils du gouvernement donner à l’idée démocratique un nouvel essor, et porter sur le peuple une attention maternelle, capable de nous donner assez de liberté pour diriger l’esprit public vers les réformes sociales, et arrêter ainsi l’entraînement de la richesse vers un luxe sans but utile au bien du peuple.

Solutions Sociales est téléchargeable sur le site du Familistère de Guise

Jean-Baptiste Godin
Le 6-07-2017
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