Novembre 2019


Le rôle des nouveaux médias numérique dans la colère face aux autorités

Image parraphaelsilva de Pixabay
La « rhétorique de la rage », qui attire les « likes » et les « followers » se transmue en nihilisme dans le monde réel.

Un ancien analyste de la CIA montre comment les technologies de l’information ont fait divorcer le public des autorités. En effet, Nicolas Colin, un spécialiste de l’économie numérique qui enseigne à Sciences Po, a attiré l’attention, dans une tribune publiée par Le Monde, sur l’Américain Martin Gurri. Depuis, celui-ci est beaucoup sollicité par les médias et les instituts de sondage français.


Cet ancien analyste de la CIA, aujourd’hui à son compte, passe pour avoir prédit le mouvement des Gilets Jaunes.

Il a publié en 2014, à compte d’auteur, un essai qui a connu un tel succès aux Etats-Unis qu’il a été réédité l’an dernier par un grand éditeur. Son titre : The Revolt of the Public and the Crisis of Authority in the New Millenium.

Sur son blog, The Fifth Wave, Martin Gurri développe une thèse très simple : de l’invention de l’écriture à la révolution numérique, en passant par la découverte de l’imprimerie, le flux d’informations disponibles n’a cessé d’augmenter. Or, en dernière instance, comme diraient les marxistes, ce sont les technologies de diffusion de l’information qui déterminent la morphologie des institutions. Les nôtres ont un temps de retard sur la révolution numérique. Les structures de l’autorité, en particulier, sont aujourd’hui en contradiction avec le mode de diffusion de l’information.


Le « public » n’est pas le peuple. Il ne vise aucune révolution.

C’est en analysant les printemps arabes et les mouvements Occupy, que Martin Gurri a bâti son modèle. Des informations émanant d’individus fonctionnant en réseau, indépendamment des sources officielles et légitimes, se sont mises à circuler, relève-t-il. D’où l’opposition qu’il trace entre « le public » et « l’autorité ».

Dans une récente interview donnée au site Atlantico, Gurri précise ce qu’il entend par « le public ». Ce n’est pas « le peuple » versus « les élites, comme le prétendent les populistes. Ce ne sont pas non plus “les masses” telles que les entendaient autrefois les socialistes. Pas non plus “la multitude”, qui eut récemment son heure de gloire, ni “la foule”, redoutée par les libéraux et les conservateurs. Non, le public, tel qu’il l’entend, ce sont “des personnes qui ont été mobilisées par intérêt dans le cadre d’une affaire spécifique”. Des groupes dont les membres communiquent entre eux directement.

De même, sous sa plume, “l’autorité” ne désigne pas uniquement les gouvernants, mais toutes les personnes qui détiennent une autorité – depuis les universitaires patentés par leurs diplômes jusqu’aux journalistes des médias légitimes. Toutes institutions dont la légitimité est assise sur la prétention à détenir des compétences.

La révolution de l’information a progressivement sapé la confiance envers ces autorités.

Leurs compétences font l’objet d’une remise en question. Les médias se sont réjouis de l’érosion de la puissance du pouvoir politique, à laquelle ils ont pas mal collaboré. L’autorité de Barack Obama était très loin d’équivaloir celle de John Fitzgerald Kennedy. Mais à présent, l’autorité du New York Times ne vaut pas mieux. Toutes les autorités sont dévaluées.


Et ce qui caractérise l’humeur présente du public, c’est le rejet, la colère.

Contrairement au “peuple”, ou aux “masses”, le public n’aspire pas à devenir une force sociale révolutionnaire. Il est, comme on dit aujourd’hui, “dans le rejet”. Les mouvements qui en émanent, tels que nos “Gilets Jaunes”, n’aspirent pas à prendre le pouvoir : ils n’ont ni leaders, ni représentants, ni programme. Ils n’ont pas d’idéologie cohérente. Et les concessions, par lesquelles le pouvoir croit pouvoir calmer leur colère ne font que l’exacerber. La violence verbale, qui se déploie sur les réseaux sociaux, finit par déboucher sur des actes de pur vandalisme.


La “rhétorique de la rage”, qui attire les “like” et les “followers” se transmue en nihilisme dans le monde réel.

Trump a su exploiter cette rage, sans verser du côté de “l’autorité”. Ce que tente Macron est plus compliqué.

Certains politiciens ont su exploiter ces frustrations, canaliser à leur profit ces colères. Donald Trump en a fait le carburant de sa campagne. En votant pour ce personnage improbable, les électeurs américains étaient invités à envoyer un camouflet aux autorités sociales légitimes, incarnées par Hillary Clinton. Le principal défi auquel sont confrontés ces dirigeants d’un nouveau type, c’est de conserver, jusqu’au faîte du pouvoir, une posture de rébellion ; afin de tenter de conserver le rôle de porte-parole du “public” face à “l’autorité”. De ce point de vue, l’incompétence de Trump, le caractère irrationnel de certaines de ses réactions, loin de le desservir, deviennent des atouts, des preuves qu’il n’a pas changé de camp. Qu’il est resté du côté du public.

Emmanuel Macron aussi, selon Gurri, est parvenu au pouvoir en critiquant les échecs des autorités établies, en court-circuitant les partis politiques qui se succédaient au pouvoir et en bousculant un système médiatique qui, du reste, n’a toujours pas digéré sa victoire électorale. Ca s’entend… Mais il a prétendu fusionner l’énergie puisée du côté du public avec l’autorité de la fonction. A l’âge où internet sert de grande centrifugeuse, il a tenté d’incarner un centre. C’est une tentative sans précédent, selon Gurri. Et un pari bien audacieux…


Brice Couturier
Le 28-06-2019
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