Septembre 2019


Le sentiment d’être emportés dans un monde de volatilité, d’incertitude, de complexité et d’ambiguïté

Voilà ce qui mine la confiance des Européens dans leurs démocraties.

L’écrivain allemand Philipp Blom, auteur en français d’Une histoire intime des collectionneurs – écrit dans le journal de l’Institut für die Wissenschaften vom Menschen, de Vienne, raconte l’anecdote suivante : récemment en visite en Hollande, il interrogeait certains des ingénieurs chargés de veiller sur les barrages qui protègent le pays de la mer. « Nous sommes certains que le niveau de la mer va monter, dirent-ils. Dans les années à venir, il va nous falloir surélever le niveau des digues qui permettent l’existence de notre pays. Mais de combien ? Trente centimètres ? Six mètres ? En réalité, nous n’en savons rien. » Blom écrit : ce qui menace la démocratie en Europe, c’est le sentiment partagé d’une imminente inondation. Tel est, selon lui, le climat moral qui domine en ce moment en Europe, face à deux ruptures décisives en cours – le changement climatique et la révolution numérique. De tous côtés on redoute une grande marée dont on ne sait pas bien quelle forme elle va prendre. C’est pourquoi l’image qu’utilisait Zygmunt Bauman, « le capitalisme liquide » lui paraît particulièrement judicieuse. Pour les uns, c’est la vague populiste qui risque de balayer le continent. Pour d’autres, l’Europe risque d’être noyée par une vague migratoire. Certains encore redoutent d’être noyés dans la mondialisation, submergés par le commerce et les investissements chinois. Mais, quelle que soit la forme qu’elle prend dans les esprits, c’est la peur qui s’y est installée. Et c’est un sentiment qui ne conforte jamais la démocratie, mais ses adversaires. Et c’est ainsi que de plus en plus d’électeurs se tournent vers les mouvements qui leur promettent de dresser des barrages, face à ces vagues, dans le vain espoir d’éterniser la situation présente. Mais si certains historiens comparent notre époque aux années trente du XX° siècle, Philipp Blom, lui, penche plutôt pour le « petit âge glaciaire » qui a frappé l’Europe aux XVII° et XVIII° siècles.

Les Lumières de la raison progressent face aux défis — y compris climatiques.

Il a consacré un essai à cette période, Nature’s Mutinity. Il y développe la thèse selon laquelle la forte baisse des températures – en moyenne deux degrés Celsius – en provoquant une perte de trois semaines dans les récoltes, a forcé les sociétés à innover dans les méthodes agraires. En outre, ce défi climatique a poussé les esprits à rechercher les causes véritables des phénomènes physiques. On s’est alors détourné des explications théologiques ; les bases de la science moderne, du rationalisme et des Lumières auraient donc partie liée, selon lui, avec le refroidissement des saisons. C’est pourquoi, paradoxalement, Blom place donc ses espoirs dans le fait que, face au réchauffement climatique, l’humanité renoue avec les pouvoirs de la raison, plutôt que de céder au vertige de peurs irraisonnées. Il rejoint le camp de ceux qui plaident, comme le psychologue Steven Pinker, pour une forte réaffirmation des Lumières. Dans la même publication, on trouve un son de cloche voisin, mais plus angoissé sous la plume du politologue et diplomate serbe Ivan Vejvoda. Les Européens, écrit-il, ont le sentiment d’être emportés dans un monde de volatilité, d’incertitude, de complexité et d’ambiguïté. « Sans aucun doute, il y a eu une augmentation inquiétante des manifestations d’éclipse de la raison et un glissement vers le tribalisme et la politique des identités, écrit-il. Cela met en danger l’ordre démocratique libéral, basé sur le règne de la loi et les droits individuels de base. L’Europe a été profondément affectée par cette dynamique politique et sociétale. Les sociétés à présent nourrissent des peurs pour leur existence future. » « Le sentiment du moment, dans le public, est que l’ordre démocratique ne tient pas ses promesses en matière de sécurité et de protection. Il n’assure pas les conditions nécessaires à une existence décente et digne. »

Malgré tout, l’UE demeure populaire : elle incarne un pôle de stabilité.

Ce désenchantement démocratique menace le projet d’intégration européenne, puisqu’aux yeux des citoyens des Etats centre-européens, l’Union européenne s’identifie avec la démocratie libérale elle-même. Pour autant, poursuit Ivan Vejvoda, l’Union européenne demeure majoritairement populaire en Europe centrale et orientale. Le Brexit est une expérience grandeur nature des catastrophes qui attendent ceux qui auraient été tentés de suivre l’exemple britannique de rupture avec l’UE. Trump aussi, avec ses foucades et es menaces, a bien contribué à ressouder – contre lui – les opinions publiques européennes. Mais ces réactions défensives ne suffisent pas à restaurer la légitimité de l’UE ni la confiance envers la démocratie. Il faudra beaucoup d’efforts pour vaincre la méfiance envers les élites sociales, les experts, « Bruxelles » — perçus par beaucoup de gens comme étrangers à leurs propres préoccupations – qui s’est développée ces dernières années. »


Brice Couturier
Le 14-06-2019
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