Août 2019

⌘ A lire aussi ce mois-ci
⌘ En images
⌘ Du même auteur

On a absolument besoin d’une réflexion sur ce qu’est une entreprise aujourd’hui et sur la manière dont celle-ci peut être démocratiquement organisée

Troisième et dernière partie de notre rencontre avec Dominique Méda.

Dirigeant : Avec Erik Heyer et Pascal Lokiec, vous publiez un ouvrage qui nous propose une « autre voie » pour la France. Selon vous, pouvons-nous conserver notre modèle social français, protecteur et solidaire ? Et comment ?

Dominique Méda : Oui nous le pouvons, mais si nous respectons un certain nombre de conditions sine qua non. Nous montrons dans ce livre que les organisations internationales, la Commission européenne et les gouvernements français ont accumulé les erreurs depuis la grande crise de 2008. La plupart ont d’ailleurs reconnu celles-ci : pensons à Olivier Blanchard par exemple qui a reconnu en 2013 s’être trompé sur le multiplicateur budgétaire. Autrement dit, en déployant des politiques d’austérité et en se focalisant sur la réduction de la dette, le FMI et la Commission européenne ont fait retomber l’Europe dans sa langueur. Idem pour les politiques de désinflation compétitive, que l’Allemagne a inauguré en 2002/2003 en faisant cavalier seul : ces politiques consistent à prendre des parts de marché aux voisins et sont donc hautement non-coopératives. Il faut rompre avec toutes ces politiques et plus généralement il faudrait (enfin) que nous puissions retrouver un minimum de contrôle sur les flux de capitaux auxquels nous avons donné libre cours depuis la fin des années 1990 : le FMI lui-même désormais reconnaît que nous avons été trop loin et évoque même dans la fameuse note de 2017 un éventuel retour au contrôle sur la circulation des capitaux. Nous devons aussi rompre avec cette idée fausse que notre modèle social serait coupable et expliquerait la situation française. La « rigidité » du Code du travail et le « poids » du système de protection sociale sont des boucs émissaires commodes alors que ce dont nous manquons c’est d’une politique d’investissement massive. Attention néanmoins : ce n’est pas la croissance que nous voulons voir relancée, mais l’activité. Car désormais chacun est en train de comprendre que le PIB est un indicateur grossier et trompeur. Comme j’ai tenté de l’expliquer dans La Mystique de la croissance, il nous faut rompre d’urgence avec la religion de la croissance, et adopter d’autres indicateurs pour guider nos politiques : empreinte carbone, Indice de santé sociale. Il nous faut investir massivement dans la transition écologique, dans la refonte de notre système énergétique, dans la recherche et l’éducation : nous avons estimé l’investissement annuel nécessaire à 20 milliards minimum pendant 10 ans, des sommes qui ne pourront qu’entraîner des créations massives d’emplois non délocalisables.


Dirigeant : On accuse le capitalisme d’être la cause du péril écologique, non sans raison. Les anticapitalistes – en particulier l’économiste Frédéric Lordon, affirme que le problème, ce n’est pas l’« homme », mais le capitalisme. Le capitalisme selon eux est irréformable et qu’il faut le détruire. Etes-vous en phase avec cette radicalité ? Est-il possible selon vous de mettre le capitalisme au service des êtres humains et de la vie ?

D.M. : En effet, de nombreux auteurs (dont aussi Jason Moore, Christian Bonneuil…) rappellent que ce n’est pas l’humanité tout entière qui est responsable de la situation dans laquelle nous nous trouvons, mais quelques pays qui ont déployé le mode d’être capitaliste sur toute la surface de la terre, notamment au début, l’Angleterre et les Etats-Unis. Je voudrais quand même juste rappeler que les pays non capitalistes, et en particulier l’URSS, ont fait au moins autant que les pays capitalistes en matière de pollution, d’émissions de gaz à effet de serre et de poursuite d’objectifs purement quantitatifs d’augmentation de la production. Je pense donc que l’explication est à chercher au-delà du capitalisme, dans la poursuite du « toujours plus » dont parlait Bertrand de Jouvenel dans Arcadie. Essais sur le mieux-vivre, et en fait la poursuite de la puissance. J’irai même encore plus loin : je me demande — c’est la thèse que je développe dans Qu’est-ce que la richesse ? et dans La Mystique de la croissance — si ce n’est pas plus profondément notre désir d’humanisation de la nature, de mise en forme du monde sous la forme de l’usage pour l’humain qui explique la situation catastrophique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Adam Smith a aussi une très belle explication : il dit que nous admirons les riches et voulons les imiter et que c’est ce qui explique nos désirs infinis de possession. Il y voit à l’œuvre de la providence cherchant à rétablir une forme d’égalité entre les humains. Mais si cette providence n’existe pas…


Dirigeant : Au cours de votre carrière, vous avez régulièrement rencontré le CJD pour faire part de vos positions, échanger… Quel regard portez-vous sur ce mouvement patronal ?

D.M. : Je trouve vraiment intéressant et important qu’il existe un mouvement patronal autre que les deux que nous connaissons, MEDEF et CPME. Je regrette que ce mouvement ne soit pas représentatif : nous avons absolument besoin d’une autre voix patronale, et même entrepreneuriale. Aujourd’hui l’entrepreneuriat est mis à toutes les sauces. On confond auto-emploi et entrepreneur. J’aime beaucoup l’article de Nadine Levratto et Evelyne Serverin qui remet les pendules à l’heure et met en évidence les différences majeures entre un vrai entrepreneur ou un vrai travailleur indépendant et ces statuts dégradés qui ont été inventés pour sortir les individus du salariat à moindres frais. On a absolument besoin d’une réflexion sur ce qu’est une entreprise aujourd’hui et sur la manière dont celle-ci peut être démocratiquement organisée, sujets qui ont toujours été au cœur de la réflexion du CJD comme la qualité des produits et de l’emploi ou la question écologique.


Dirigeant : Si vous aviez un conseil à donner à un dirigeant de TPE PME ?

D.M. : J’aurais envie de lui dire de miser à fond sur la voie de la démocratisation et de la qualité : pas celle de « l’entreprise libérée » qui trop souvent sert de paravent à la suppression de l’encadrement intermédiaire, mais celle de la cogestion où la place réservée aux salariés est déterminante. Si de nombreuses expérimentations s’avéraient concluantes, c’est tout notre modèle qui pourrait basculer.


Propos recueillis par Lionel Meneghin
Le 13-06-2019
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz