Août 2019


L'Union Européenne et "la fin de la fin" de l'Histoire

© Can Stock Photo / ayo88
Dans un monde où les logiques de puissance ont retrouvé leur place, on ne saurait se contenter de la passivité de l’aimant...

Il faut commencer par le chapitre concernant la place de l’Union européenne dans le monde. De ce point de vue, notre environnement a changé de manière dramatique. Et dans un sens qui n’était nullement celui que les dirigeants européens avaient imaginé. Là encore, il faut se reporter au livre du Néerlandais Luuk Van Middelaar que vient de publier Gallimard, « Quand l’Europe improvise ». C’est un témoignage écrit de l’intérieur de la machine européenne de Bruxelles par quelqu’un qui n’a pas les yeux dans la poche.

Je le cite : « La guerre froide ayant pris fin, l’Europe occidentale a dit adieu à l’Histoire avec un grand H. Nos démocraties prospères ayant atteint l’ultime but chanté par Fukuyama – la “fin de l’histoire, donc – ne restait plus qu’à attendre que le reste de l’humanité s’acquitte à son tour de son salut. »

Ce constat ironique est parfaitement fondé : durant une quinzaine d’années, l’Union européenne s’est convaincue d’avoir atteint une espèce de point de perfection situé dans une post-histoire, post-moderne et postnationale à la fois. Depuis ce stade supérieur de l’évolution humaine, où le commerce encadré par le droit était destiné à apaiser tous les conflits, tout ce qu’il nous restait à faire était d’encourager les autres à nous rejoindre. Pour ce faire, nous disposions de la manne de nos crédits (aide au développement), du pouvoir de séduction de nos traités de libre-échange commerciaux (assortis de règles minutieuses), et surtout de l’irrésistible force d’attraction que notre communauté exerçait sur nos voisins.

C’était l’époque glorieuse des élargissements de l’UE… Tout semblait lui réussir. Et sans efforts ! L’Union européenne misait sur son « soft power ». Elle n’avait qu’à exister pour séduire. Elle s’est prise pour un aimant, écrit Van Middelaar. Les pays d’Europe centrale ont accepté toutes nos exigences afin de faire partie du club européen, très chic, très tranquille — et, à l’époque, très prospère. Cependant, écrit Van Middelaar, « la force d’attraction est quelque chose de passif, elle n’implique pas de capacité d’action. Que faire avec les acteurs qui sont insensibles au magnétisme ? Comment exercer une influence sur les superpuissances, sur les malveillants ? Que faire si le mouvement d’extension progressive de l’UE provoquait une instabilité ou des heurts ? » « L’insouciance stratégique marchait main dans la main avec l’inaction géopolitique. »

Mais – je cite encore « alors que l’Europe se considérait comme un aimant passif et bien intentionné, dans la révolte en Ukraine, à Maïdan, en 2014, le Kremlin a vu en elle un acteur hypocrite qui déplaçait les frontières ». Et lors de la crise des migrants, l’année suivante, l’UE a découvert qu’elle n’exerçait pas seulement une attraction sur les Etats, mais aussi sur les personnes. Or, s’il nous est possible d’accepter ou de refuser l’adhésion des Etats au club européen, il est bien plus compliqué d’interdire à un million de personnes déterminées de traverser la Méditerranée. En outre, notre ancienne prospérité n’est plus si évidente. A bien des égards, nous le verrons, l’Europe décroche.


L’aimant met en branle, mais la frontière dit « halte » !

Ludwik Van Middelaar toujours : « l’aimant et la frontière sont des forces contraires. _L’aimant met en branle, la frontière dit “halte”_. L’aimant rayonne, la frontière marque. » Or, à cette époque pas si lointaine, pesait sur la question des frontières extérieures de l’Europe un véritable tabou. Le processus de l’élargissement devait se poursuivre, disait-on. Mais jusqu’où ? Jusqu’à Vladivostok ? Au détroit de Béring ? L’UE refusait de répondre. « Elle s’interdisait de penser à une limite », se concentrant sur les valeurs. La gestion des intérêts stratégiques, les dures réalités de la géopolitique, eux, demeuraient de la compétence des Etats, ces réalités sordides dont il fallait s’accommoder encore pour un temps…

Hé bien, tout cela a changé. Il a fallu qu’on nous retire le tapis sous les pieds… A la faveur de crises, l’Union européenne a pris conscience de ses fragilités, de ses vulnérabilités. C’est à la faveur de ces crises qu’elle s’est résignée à retourner dans l’histoire – qui n’est pas un conte de fées. Non, l’humanité n’est pas entrée en post-histoire ; elle ne partage par le rêve européen. Oui, les frontières comptent plus que jamais. Oui, les logiques de puissance ont retrouvé toute leur importance.

Les trois crises qui ont tiré l’UE de son autosatisfaction béate.

Trois crises en particulier : la crise de l’euro – elle a démontré que face à des événements imprévus, on ne pouvait pas se contenter d’appliquer les règles : il faut des acteurs capables de prendre des décisions. La crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée. Elle a démontré que les Européens partagent non seulement des valeurs, mais des intérêts. La crise des migrants. Les Européens ont découvert à tâtons ce que partager des frontières implique : la nécessité de les garder.


Brice Couturier
Le 24-05-2019
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