Août 2019


La tentation de la transparence

© Can Stock Photo / cienpies
Vivre dans la vérité, c’est vivre dans une pyramide de verre, dit l’un des personnages de L’Insoutenable liberté de l’être de Kundera. À quoi son interlocutrice lui répond que, non, vivre dans la vérité, c’est vivre sans public.

Nous avons pu croire, en effet, que nous gagnerions collectivement à ce que les personnages publics soient davantage dans la transparence pour que nous puissions y gagner un gouvernement plus sain de nos intérêts communs. C’est oublier, pour filer la métaphore, que le verre réfléchit autant qu’il laisse voir au travers de lui. Nous assistons désormais à une mise en scène de cette transparence qui nous donne à voir le spectacle auquel veulent bien se livrer les personnes intéressées tout autant que notre reflet. Je n’ai pas le sentiment que la vérité ait gagné grand-chose dans ce grand cinéma où ce qui est le plus montré, finalement, ce sont les petites phrases, les faits et gestes banals plus que l’important, par exemple la ligne politique, la pensée, l’action à long terme. La transparence nous a conduit vers une dictature de l’immédiateté.

Certains dirigeants d’entreprise se montrent néanmoins séduits par cette demande de transparence, en cédant aux sirènes du moment. Et en oubliant qu’un homme sans mystère est un homme sans pouvoir. C’est le fond du proverbe « Nul n’est prophète en son pays » car il faut, pour gagner un ascendant, y compris avec les meilleures intentions du monde, porter en soi une part d’inconnu. On connaît trop bien l’enfant du pays pour le croire capable d’une sagesse que nous n’avons pas ; on voit trop bien celui qui se montre tout entier pour lui faire confiance.

Ceci sans compter que tout montrer est une gageure. Encore cela serait-il possible que vous pourriez encore être accusé de dissimulation. Car le verre, disais-je, n’est pas totalement transparent mais aussi réfléchissant. Nous voyons l’autre tel que nous voulons bien le voir, avec une part de nous-mêmes dans l’équation. De préférence la part que nous ne reconnaissons pas en nous et qui nous permet à bon prix de critiquer chez autrui ce qui nous concerne pourtant.

C’est ainsi que les plus cyniques en profitent pour donner à voir une fausse mais flatteuse image d’eux-mêmes, image séduisante, voire enjôleuse. Les grands de ce monde sont passés maîtres dans cet art. Trump a ceci de commun avec Obama qu’ils terminent pareillement leurs discours de campagne par « I love you ». Ainsi Emmanuel Macron, qui dit « je vous aime farouchement ». Ainsi de tous les politiques d’ailleurs qui veulent des électeurs car les électeurs que nous sommes veulent qu’on les aime. Mise en scène de la transparence des émotions.

Personnellement, je n’aime que ceux que je rencontre. Et encore, je n’y arrive pas à chaque fois. Je prétends ainsi, fort modestement au demeurant, faire davantage œuvre de vérité. Et non de transparence puisque je ne dis pas, à ceux qui n’ont pas (ou pas encore) les faveurs de mon amitié, que je ne les aime pas. Il est vrai que je ne cherche pas à être élu et que je ne le serai sans doute jamais. C’est donc, on s’en doutait, que le cynisme a ses avantages. Les lecteurs de Dirigeant qui ne le sont pas, cyniques, pourront au moins éviter de se lancer dans l’aventure de la transparence par naïveté.

Reste l’alternative selon Kundera, à savoir choisir la voie de la solitude, vivre sans public pour être dans la vérité. C’est encore et toujours une histoire de polarités. Ce n’est pas parce qu’une voie est sans issue que la voie opposée est la bonne. Vivre sans public, c’est éviter toute rencontre. Certes, la présence de l’autre altère, pour de bonnes et mauvaises raisons. Mais c’est une curieuse conception de l’être que de penser qu’il est dans la vérité isolé du monde. À quoi bon une telle vie et, donc si l’on croit à ce postulat, à quoi bon la vérité ? Je crois moi que la vérité naît de la rencontre et, comme le dit Schopenhauer au début de son réjouissant L’Art d’avoir toujours raison, la vérité est au fond du puits et ne saurait naître que de la controverse. C’est donc bel et bien la rencontre, la rencontre authentique avec ce qu’elle porte de conflit en elle, qui sans doute est une voie de vérité.


Laurent Quivogne
Le 1-08-2019
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