Mai 2019


Comment avons-nous basculé dans un nouveau régime de vérité ?

© Can Stock Photo / colematt
Un régime qui permet à Trump d’asséner ses « vérités alternatives ».

Trump ment. Il est de son temps. Le Washington Post estime que Donald Trump a émis en moyenne six allégations trompeuses par jour depuis sa prise de fonction. Et la plateforme de fact-checking Politifact, a établi que le record de mensonge trumpien aurait été atteint le 7 septembre 2018, avec 125 contre-vérités… L’un des plus étranges rituels observés par les médias américains est de tenir à jour la liste des approximations, inexactitudes, semi-vérités et mensonges purs et simples proférés quotidiennement par le président de leur pays.

Mais comme l’écrit David A. Bell, un spécialiste de l’histoire intellectuelle française, dans The Nation, à quoi riment de telles comptabilités ? Les médias peuvent bien jubiler d’avoir pris, une fois de plus, en flagrant délit de mensonge le président Trump. Ça ne change rien. Ces critiques glissent sur lui ; elles renforcent ses supporters dans l’idée qu’il faut le soutenir d’autant plus que les médias sont contre lui. Selon plusieurs témoins, Trump aime revoir les interviews qu’il vient de donner en coupant le son. Sa seule préoccupation : de quoi j’avais l’air ?

C’est l’ensemble de nos cultures qui semblent avoir basculé dans l’ère de la « post-vérité ». Trump n’est qu’un symptôme. Ou plutôt, il est le produit d’un nouveau régime de la vérité qui l’a précédé de plusieurs années. Quand avons-nous basculé dans l’ère de la post-vérité et pourquoi ? Ce sont les questions auxquelles répond Michiko Kakutani, l’ancienne responsable de la section critique des livres du prestigieux New York Times et Prix Pulitzer dans un livre dont tout le monde parle aux Etats-Unis. Un essai intitulé en anglais La Mort de la Vérité : Notes sur le mensonge à l’âge de Trump.

Et Kakutani accuse les vrais responsables.

L’infotainment qui a habitué le public au mélange d’information et du divertissement, les faits objectifs et les blagues amusantes. Le mépris populiste pour l’expertise, auquel on prétend opposer, au nom d’une démocratie plus authentique, le bon sens et le « ressenti » des masses. La conversion de la gauche, comme de la droite, au relativisme, sous l’effet de philosophies qui prétendent que la vérité n’existe pas et qu’il n’y a que des « régimes de vérité ». Les réseaux sociaux, dont les algorithmes nous enferment dans des silos comportant de plus en plus des gens qui pensent comme nous et nous donnent ainsi l’impression que « tout le monde pense comme nous ». Tout cela a alimenté une hystérisation du débat public dans les démocraties, une ascension aux extrêmes, qu’utilise Poutine. Les trolls russes à son service sèment consciemment les germes de la guerre civile pour nous au bénéfice des démocratures.

Que peut-on y faire selon Michiko Kakutani ?

Soutenir le journalisme d’investigation qui permet d’avoir un accès aux faits. Ajouter aux programmes des collèges et des lycées des cours de décryptage des médias, afin de sensibiliser leurs élèves à la différence qui existe entre les faits et les opinions, ce qui est vérifiable et ce qui est juste amusant. Reprendre le contrôle des médias sociaux et les mettre face à leurs responsabilités dans la dissémination de rumeurs et de fausses informations. Les médias traditionnels eux-mêmes doivent prendre davantage conscience de leurs responsabilités. Aux Etats-Unis, ils ont consacré beaucoup plus d’espace à l’affaire des e-mails d’Hillary Clinton qu’à enquêter sur les liens de Donald Trump avec la Russie.

Mais elle provoque l’ire de certains intellectuels lorsqu’elle met en cause le déconstructivisme et attaque en particulier deux philosophes français, Michel Foucault et Jacques Derrida. Elle accuse en particulier Foucault d’avoir mis en question la notion même de vérité, en lui substituant la notion de « régime de vérité ». Il a réduit, dit-elle, l’établissement des faits à une pure construction sociale reflétant l’état des rapports de pouvoir, dit-elle. Certes, Trump ne doit pas être un grand lecteur de Foucault, reconnaît Kakutani, mais il surfe sur l’idée que la vérité objective est un mythe à déconstruire.

Quelles sont les autorités sociales habilitées à établir les critères du Vrai et du Faux ?

Sophia Rosenfeld n’est pas du tout sur cette ligne. Dans son livre, Démocratie et Vérité (non traduit), cette professeure d’histoire intellectuelle à l’Université de Pennsylvanie, montre que notre propre régime de vérité remonte à l’époque des Lumières. Tout en déniant au clergé et à la noblesse le droit de monopoliser certaines connaissances et de dissimuler certains faits dans l’intérêt des Etats, les philosophes, comme Voltaire, méprisaient les peuples, insuffisamment éclairés. Pour elle, ils sont les lointains responsables du tournant technocratique pris par nos démocraties, ces dernières années.

En prétendant réserver la décision politique à des experts, ce tournant technocratique a provoqué la réaction populiste que nous observons aujourd’hui, avec le Brexit, Trump, ou nos Gilets Jaunes… Les populistes plaident pour le droit des simples gens à « juger le monde selon leurs propres termes » et à contester la vision des élites et des experts.

Sophia Rosenfeld ne cache pas son scepticisme. Elle écrit : « la vérité et la démocratie n’ont jamais été en très bons termes. » Oui, affirme-t-elle, en se référant à Foucault, il existe bien des autorités sociales, dans chaque système politique, habilitées à établir les critères du vrai et du faux. Nous sommes simplement en train de passer d’un système à un autre. A sortir des Lumières…


Brice Couturier
Le 26-04-2019
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