Avril 2019


Les jeunes, beaucoup plus attachés au travail que les plus âgés

Deuxième partie de l'entretien que nous a accordé la philosophe et sociologue Dominique Méda.

Dirigeant Magazine : Vous avez changé d’avis sur la question du Revenu Universel durant la dernière campagne présidentielle. Pourquoi ce revirement ?

Dominique Méda : Il est vrai que pendant la dernière campagne présidentielle, j’ai co-signé avec une dizaine d’économistes dont Thomas Piketty et Julia Cagé une tribune proposant un genre de revenu universel qui correspondrait en fait plus aux propositions du rapport Sirugue et qui nous semblait devoir constituer un vrai progrès : il s’agissait de garantir à chacun de disposer d’une somme minimale (nettement supérieure au RSA actuel), versée automatiquement et individualisée. Le bénéfice de l’allocation aurait été ouvert aux jeunes de 18 à 25 ans (cette allocation d’autonomie constituant un progrès majeur). On n’aurait pas eu besoin de verser la somme à tout le monde, puis de la récupérer par l’impôt : dans le cas d’un salarié, et grâce à la mise en œuvre du prélèvement à la source, au lieu de prélever les cotisations sociales et la CSG puis de verser la prime d’activité, on aurait défalqué le montant du RU des prélèvements. Un tel scénario est très éloigné, me semble-t-il, de l’actuelle proposition de Revenu Universel d’Activité proposé par le Président de la République qui semble un mixte curieux du Revenu Universel de Benoît Hamon et de l’Allocation Sociale Unique proposée par François Fillon : la crainte est que la fusion de plusieurs allocations ne tire l’ensemble vers le bas et ne soit pas capable de tenir compte des spécificités de chaque population.


Dirigeant Magazine : Notre société glorifie le travail. Certaines personnes – des patrons de PME notamment — regrettent que les jeunes générations n’accordent plus autant d’importance à la « valeur travail ». Ce désengagement est-il selon vous réel ? Et si c’est le cas, qu’est-ce qui l’explique ?

D. M. : Il s’agit là d’un stéréotype qui ne s’appuie sur rien de solide. Dans le livre que nous avons écrit avec Patricia Vendramin, et qui s’appuie sur plusieurs enquêtes nationales et internationales, nous avons mis en évidence que les jeunes étaient aujourd’hui beaucoup plus attachés au travail que les plus âgés. Plus que ces derniers, ils plébiscitent le sens du travail et veulent avant toutes choses un travail intéressant, leur permettant d’être utiles et d’utiliser leurs capacités. Mais n’oublions pas deux points déterminants pour comprendre leurs pratiques et leurs comportements : d’une part, ils connaissent un taux de chômage et des difficultés d’entrée sur le « marché du travail » que leurs aînés n’ont pas connus ; d’autre part, les entreprises ne contribuent sans doute pas à leur donner un formidable exemple d’engagement loyal et à durée indéterminée… Ils sont en effet systématiquement embauchés en CDD, servent souvent de variables d’ajustement, ont des conditions de stage souvent très médiocres pendant lesquelles ils sont extrêmement peu payés. En résumé, s’ils peuvent sembler parfois moins engagés que les générations antérieures, cela a certainement à voir avec le recul général de la stabilité et de la loyauté qui est constaté en matière de relations de travail… Mais leur souhait de s’investir dans des activités ayant du sens est plus solide que jamais.


Propos recueilli par Lionel Meneghin
Le 9-04-2019
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