Juin 2019


Les relocalisations, un phénomène de faible ampleur

© Can Stock Photo / tashatuvango
On annonçait souvent un phénomène de relocalisation des entreprises, ces dernières années. Cette tendance s’est-elle confirmée ?

Les partisans de la démondialisation, qui ne cessent de l’annoncer dans l’espoir de la faire advenir, avaient cru trouver dans les robots l’instrument d’une relocalisation des activités dans les riches pays anciennement industrialisées. C’était une des promesses de Donald Trump aux ouvriers au chômage de la rust belt : je vais faire revenir les emplois aux USA. Il y a même aux Etats-Unis un lobby qui plaide pour ces relocalisations, The Reshoring Initiativereshoring étant le mot anglais pour relocalisation. Il met en avant un argument décisif : le prix de l’énergie est très bas aux Etats-Unis, du fait de l’exploitation des gaz de schistes. Produire aux Etats-Unis ne revient pas plus cher que dans les pays asiatiques où les salaires augmentent très vite.

Et, en effet, beaucoup d’entreprises ayant délocalisé en Chine le constatent. Les salaires des ouvriers et ingénieurs chinois ont pratiquement doublé en cinq ans. Mais surtout, les industriels « délocalisateurs » se plaignent de voir leurs procédés et secrets de fabrication pillés par leurs associés chinois — qui ont vite fait de devenir leurs concurrents… Alors, en effet, pourquoi ne pas rapatrier au pays une partie de sa production ?

Se rapprocher du consommateur, répondre plus vite aux mouvements de mode.

Et l’on cite toujours le même exemple de relocalisation : celui d’Adidas qui a rouvert deux énormes usines, l’une en Allemagne, l’autre à Atlanta, aux Etats-Unis. L’usage intensif de robots a multiplié par trois la vitesse de fabrication des fameuses baskets. Ses dirigeants expliquent aussi que se rapprocher localement du consommateur permet une adaptation plus rapide aux évolutions du marché. On suit mieux les modes sur place et on peut y répondre sur-le-champ, sans attendre l’arrivée des containers par bateaux, depuis la lointaine Asie…

Problème, ces « speedfactories », comme on les appelle, ces usines à vitesse de production ultrarapide, n’emploient que très peu de personnes : 160 techniciens et ingénieurs de fort calibre surveillent les robots, là où il fallait un millier d’ouvriers en Chine.

La fragmentation de la chaîne de valeur et se redistribution géographique.

En outre, le phénomène des « délocalisations » masque un processus autrement plus complexe que le simple déménagement d’une usine, des Etats-Unis vers la Chine, ou de l’Allemagne vers la Slovaquie. Comme l’a montré Thomas Friedman dans son fameux livre La terre est plate, ce qu’on a observé, ces vingt dernières années, c’est une fragmentation de la chaîne de valeur. Le cas classique est celui de l’iPhone. Il est conçu aux Etats-Unis et en Israël. Plusieurs des minerais dont il est fabriqué sont extraits au Gabon et en République démocratique du Congo, où certaines pièces sont produites. Ses composants sont assemblés en Chine.

La fabrication de nombreux produits est ainsi décomposée en de nombreuses étapes, réparties à travers la planète en fonction des avantages respectifs que procurent les différents pays composant cette chaîne de valeur. Cette décomposition du processus de production est rendue possible, d’une part par l’informatique – les ordinateurs coordonnent ces différentes activités en fonction de l’état de la demande – de l’autre, par les porte-containers, qui ont réduit vertigineusement le coût des transports maritimes.

Les relocalisations sont-elles autre chose qu’un sujet de magazine pour journaux télévisés ?

Une équipe de l’université de Warwick, au Royaume-Uni, sous la direction de l’économiste, Janet Godsell, a récemment publié les résultats d’une vaste étude à ce sujet. Il en ressort qu’au Royaume-Uni, 13 % des entreprises ont relocalisé directement. Mais 52 % ont, par ailleurs, procédé à une réallocation des ressources le long de leur chaîne de valeur, pour tenir compte des évolutions locales. La tendance qu’elle observe, Janet Godshell la nomme « rightshoring » plutôt que reshoring. Pas relocalisation, mais une tendance à réaffecter les moyens et les tâches aux différents degrés de la chaîne de valeur à travers le monde. Pour faire face aux risques, notamment au risque d’interruption.

Dans Le Point du 17 novembre, on lira par ailleurs le résumé d’une étude faite par l’OCDE sur le rôle joué par les robots dans les relocalisations. Conclusion : « Il n’existe pas de corrélation solide, y lit-on. Les pays avancés investissant massivement dans la robotique industrielle ne connaissent pas de relocalisation importante des emplois sur la même période. » Une autre étude je cite « ne voit pas, pour le moment, de tendance à la démondialisation au sens d’une relocalisation importante des firmes allemandes, autrichiennes et suisses. » L’auteur note aussi une tendance à rapprocher la production du consommateur final, qui favorise le Maroc pour les produits consommés en Europe et le Mexique pour ceux destinés au marché nord-américain.

Les relocalisations restent donc un phénomène marginal et la démondialisation, dont l’imminence est proclamée depuis quinze ans, n’est donc pas pour demain. Malgré Trump. A moins que… A moins que les progrès attendus de l’impression 3D changent la donne dans un proche avenir.

Brice Couturier
Le 29-03-2019
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