Septembre 2019


Ce que nous pouvons savoir du futur

© Can Stock Photo / Kurhan
Une discipline menacée depuis qu’une vieille dame portant chapeau et pleine de bon sens eut apostrophé un aréopage de professionnels de la profession en 2008 en ces termes : « Et comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? » C’était la reine Elizabeth II, le 5 novembre 2008, lors de l’inauguration des nouveaux locaux de la London School of Economics.

En fait, se défend Mark Cliffe, chargé de la recherche et de la prospective à la Banque ING, ce qu’on attend des prévisionnistes, c’est un modèle explicatif, un cadre conceptuel capable de rendre compte de la séquence en cours. C’est pourquoi l’important n’est pas tant la masse d’informations sur laquelle sont basées ses prévisions que l’intelligence avec laquelle il les a sélectionnées certaines informations plutôt que d’autres. En tous cas, il faut toujours s’abstenir de raisonner à partir d’une seule série de facteurs.

Ces modèles d’intelligibilité sont nécessairement basés sur des relations de cause à effet observées dans le passé, mais il faut cependant garder à l’esprit que les événements du passé ne se répètent pas nécessairement et rarement à l’identique. C’est pourquoi, écrit Mark Cliffe, « les modèles vivent dans le passé et meurent dans le futur ».

C’est pourquoi il faut distinguer le risque de l’incertitude. Quand vous jouez à la roulette, vous savez que vous courez un fort risque de perdre. Mais au moins, les règles du jeu sont claires. L’incertitude, elle, opère comme un élément modificateur des règles du jeu lui-même. Les spécialistes en relations internationales, auxquels on demande aussi des prévisions, se souviennent de l’expression forgée par l’ancien Secrétaire à la Défense, Donald Runsfeld, « unknown unknowns » les aléas inconnus ou encore les inconnus inconnus…

Et cela explique pourquoi les prédictions à court terme sont plus faciles à faire que celles à long terme. Le risque que survienne une disruption majeure, qui remette cause les tendances observées est plus grand dans le temps long que dans l’immédiat. Tous les météorologues savent cela… L’économie, le climat, les systèmes biologiques sont sensibles aux conditions initiales. Une chose en entraîne une autre, selon un « chemin de dépendance ». Il faut donc savoir déterminer et ces conditions initiales et cette succession de causes à effets.

Un autre article, paru sur le site Aeon aide à comprendre pourquoi c’est encore plus compliqué…

Anthony Sudbery, professeur de mathématiques y écrit : Il y a des sortes de connaissance indirecte de l’avenir qui peuvent être reconnues comme aussi certaines que tout ce que nous savons par perception directe. Exemple : le soleil, s’il disparaît ce soir, se lèvera demain. Il y a ainsi des événements futurs dont nous pouvons avoir la certitude, parce que la science nous a démontré qu’ils obéissaient à des lois fixes. Laplace disait en 1814 « Nous devons envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »

Bref, le déterminisme intégral. Mais ça, ajoute notre professeur de mathématiques, cela valait pour la physique de Newton. Depuis, les observations de Max Planck sur les radiations, on ne peut plus raisonner ainsi. Et encore moins depuis les découvertes de la physique quantique qui les suivent logiquement. En physique quantique, il n’est pas possible d’affirmer, par exemple qu’il suffirait de connaître la position et la vitesse des particules composant un système pour en déterminer l’évolution. Vous pouvez demander à cette physique-là de répondre à des questions portant sur certaines quantités, mais pas sur toutes à la fois. Et de toute façon, vous n’obtiendrez que des probabilités et non des réponses définitives. Car l’observation elle-même intervient dans les processus étudiés.

Et cela rejoint, les idées du philosophe Thomas Nagel. Dans tout jugement de fait, dit-il, il convient selon lui de distinguer « _le point de vue de nulle part », dans lequel nous faisons abstraction de notre propre situation, du point de vue «d’ici et maintenant_ ». Dans ce dernier, nous prononçons des jugements en tant qu’êtres conscients de faire partie de cet univers. La perspective externe peut accepter une théorie déterministe. La perspective de l’intérieur comporte la part d’expérience spécifique à toute catégorie d’êtres vivants.

Le problème des prévisionnistes économiques, c’est précisément qu’ils appartiennent au monde qu’ils décrivent. Et que leurs prévisions produisent d’énormes effets sur la réalité dont ils traitent. Et c’est pourquoi le livre de Kate Raworth, la théorie du donut est intéressant. Parce qu’elle appelle précisément les économistes à sortir de leur science….


Brice Couturier
Le 22-03-2019
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