Juillet 2019

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Ne laissons pas les GAFAM décider à notre place !

© Can Stock Photo / prescott09
Philosophe et sociologue, Dominique Méda réfléchit aux conditions de passage d’une économie de la quantité à une économie de la qualité. Comment penser une prospérité sans croissance et faire de la contrainte écologique une extraordinaire occasion de transformer le capitalisme et les rapports de travail, voilà les questions qui orientent ses travaux et cette interview pour Dirigeant Magazine.

Dirigeant Magazine : Dans vos recherches, vous vous attachez à comprendre les évolutions du monde du travail. Aujourd’hui, la crainte est de voir l’IA et les robots remplacer de nombreux emplois, y compris d’ailleurs des emplois qualifiés. Cette crainte est-elle selon vous justifiée ?

Dominique Méda : Depuis le début de la décennie 2010, le discours selon lequel l’automatisation serait sur le point de faire disparaître une part considérable des emplois existants et de révolutionner le travail a connu un développement foudroyant et acquis le statut d’évidence. On peut assez facilement faire le lien entre cette saturation de l’espace académico-médiatique et la publication de quelques ouvrages ou articles séminaux peu nombreux, mais qui ont ensuite été repris en boucle. Le premier est celui deErik Brynjolfsson et Andrew McAfee, deux chercheurs du MIT Center for Digital Business, publié en 2011 et intitulé Race Against The Machine. How The Digital Revolution Is Accelerating Innovation, Driving Productivity, and Irreversibly Transforming Employment and The Economy. Dans cet ouvrage, les deux auteurs soutenaient que Rifkin (l’auteur de The End of Work en 1995) avait raison : nous sommes à l’aube d’une « Grande Restructuration » et nous entrons dans « la seconde moitié de l’échiquier », c’est-à-dire dans l’ère où les progrès permis par les technologies digitales vont devenir exponentiels comme le suggère la loi de Moore. Des travaux publiés en 2013 par deux chercheurs de l’Université d’Oxford ont dressé un tableau encore plus précis des conséquences de ces transformations sur les emplois : dans « The Future of Employment : how susceptible are Jobs to Computerisation », Carl Benedickt Frey et Michael A. Osborne ont étudié 702 métiers et estimé la probabilité qu’ils soient remplacés par des machines intelligentes. Pour les Etats-Unis, les auteurs estimaient que 47 % des actifs se trouvent dans des secteurs à haut risque de chômageet que leurs emplois pourraient être remplacés par des robots ou machines « intelligentes » dans un délai de dix à vingt ans. Cette étude a ensuite été copiée de très nombreuses fois. Mais depuis, de nombreuses critiques se sont élevées contre la méthodologie de cette étude : les chercheursavaient sélectionné 70 postes de travail parmi les 702 de leur base de données. Puis ils s’étaient adressés à des « experts » en machine learning et leur avaient demandé si les tâches correspondant à cet emploi pourraient être suffisamment spécifiées pour être effectuées par les équipements commandés par ordinateur les plus récents. Les évaluations des experts étaient ensuite étendues à l’ensemble des 702 postes de travail considérés. Les chercheurs opéraient de surcroît un saut logique considérant que si une des tâches composant le métier était automatisable, l’ensemble du métier l’était. L’étude faisait de surcroît une place centrale au déterminisme technologique : toutes les innovations technologiques seraient bonnes, s’imposeraient facilement ; il n’y aurait de résistance ni des consommateurs ni des travailleurs ; il n’y aurait pas de problème éthique, pas besoin de régulation, pas de débat. Finalement en 2016, une étude de l’OCDE a réduit le nombre d’emplois détruits à 9 %. D’autres aujourd’hui évoquent le chiffre de 21 millions d’emplois créés. Conclusion : personne ne sait ce qui va se passer et surtout à mon avis le message essentiel est : ne laissons pas les GAFAM décider à notre place ! Organisons de vastes débats et mettons en place des régulations si nous ne voulons pas que quelques grandes multinationales décident de notre avenir à notre place. Car, qu’il s’agisse de la question du nombre d’emplois ou de la qualité du travail, les risques de déshumanisation du travail et de perte de contrôle des évolutions sont très élevés.


Dirigeant Magazine : Vous étiez opposé à l’introduction du revenu universel. Quelles étaient les raisons de cette méfiance à l’égard de ce dispositif ?

Dominique Méda :J’ai toujours été plutôt méfiante vis-à-vis de la mise en œuvre d’un tel dispositif. Dans mon tout premier livre, Le Travail. Une valeur en voie de disparition, publié en 1995, je plaidais pour (re) distribuer l’ensemble du volume de travail disponible à tout instant sur l’ensemble de la population en âge de travailler – et je n’ai pas changé. En effet, le travail reste – plus encore aujourd’hui qu’auparavant – une norme et un idéal dans notre société. Depuis la fin du XXe siècle, en particulier dans les sociétés occidentales, le travail est plébiscité dans ses dimensions expressives : on en attend de plus en plus une possibilité de s’épanouir, de se réaliser, de s’exprimer, de dire aux autres qui on est. Le sociologue allemand Voswinkel écrit que le travail est devenu la principale arène dans laquelle faire montre de ses capacités et susciter l’admiration. Ma crainte est aussi que ce revenu ne serve de bonne conscience à une société qui verserait une allocation de première nécessité aux plus pauvres pour réserver à ceux qui ont eu la chance de rester dans le système productif la meilleure part et que l’on ne crée ainsi une sorte de secteur réservé aux handicapés sociaux. Le risque est grand également, si on verse cette allocation, que les entreprises n’en profitent ensuite pour supprimer toutes les règles qui organisent le « marché » du travail et ne s’autorisent à baisser considérablement les salaires. Quant à l’idée de distribuer à toutes et tous, réellement, une somme d’environ 1000 euros (car si la somme est inférieure alors on tombe dans ce que je disais auparavant), elle ne semble possible qu’à condition d’augmenter très considérablement les impôts des plus riches, ce qui en l’état actuel de la liberté de circulation des capitaux et du médiocre consentement à l’impôt me semble difficile. Surtout, avec un montant total avoisinant le montant des dépenses de protection sociale (plus de 700 milliards) il y a un risque majeur que l’on ne remette en cause une partie de celle-ci.


Propos recueillis par Lionel Meneghin
Le 14-03-2019
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