Décembre 2018

⌘ A lire aussi ce mois-ci
⌘ En images
⌘ Du même auteur

Qui, entre la Chine et les Etats-Unis, dominera le premier les technologies des années 2020 ?

© Can Stock Photo / viperagp
Du capitaliste libéral nord-américain, ou de l’économie dirigée à la chinoise, quel est le système socio-économique le plus en phase avec les technologies décisives du moment ?

Les Américains estiment que leurs gouvernements ont été trop lents à prendre la mesure du tournant adopté par la Chine depuis l’arrivée au pouvoir de XI Jinping. Mais qu’est-ce qui a changé, d’après eux ?

Sa nomination comme secrétaire général du Parti communiste, puis comme chef de l’Etat chinois, en 2012 et 2013, peut être considérée comme une « troisième révolution », après celles de Mao Tsé Toung en 1949 et de Deng Xioa Ping en 1978. Mais comme le fait observer le sinologue David Shambaugh, « Ce qui était emblématique dans la révolution maoïste, c’était la pénétration de la société par le Parti-Etat. Sous Deng, son retrait. Maintenant, avec Xi, le pendule est reparti dans l’autre sens. Celui d’un _rôle renforcé du Parti_. »

Mettant à profit sa lutte contre la corruption pour se débarrasser de ses rivaux, il ne compte plus que des partisans au sein des deux instances qui dirigent le Parti communiste – le Bureau politique du Comité central et son Comité permanent. Il a pris directement en charge la responsabilité des secteurs décisifs, comme les forces armées et les réformes économiques.

Un resserrement du contrôle du Parti communiste sur la société

Ce resserrement du contrôle du Parti sur la société a été largement favorisé par le développement des technologies de pointe en matière de reconnaissance faciale et vocale, dans lesquelles la Chine est très en avance. Il va permettre la mise en œuvre, dès 2022, d’un système orwellien de surveillance totale des citoyens. Le « crédit social » de chacun sera estimé en fonction de son respect des lois, de son comportement responsable et vertueux – et bien sûr, de son obéissance au Parti. Ceux qui ne remboursent pas leurs emprunts, passent trop de temps sur les jeux en ligne, plutôt que de se consacrer à des tâches socialement utiles, verront leur accès aux transports collectifs réduits, voire supprimés.

Le rôle du Parti communiste dans la gestion des entreprises a également été renforcé. Dans chaque grande firme privée, le parti conserve non seulement un regard sur la politique menée par ses dirigeants, mais aussi un relais pour aligner cette politique sur les objectifs à long terme de l’Etat chinois.

Parallèlement, la lutte contre les influences étrangères a été renforcée. Rares sont les ONG non contrôlées par le Parti à avoir été autorisées à continuer leurs activités en Chine. On craint que les autres ne développent le goût des Chinois pour la liberté des débats et l’autonomie de la société civile.

L’esprit des technologies et les modèles socio-économiques en compétition

Comme le résume d’un mot la sinologue Elizabeth C Economy, Xi Jinping et son équipe de réformateurs autoritaires, « préfèrent le contrôle à la compétition. » Toutes les grandes décisions stratégiques sont centralisées. La planification est à nouveau contraignante. La politique reprend le pas sur l’économie.

L’Union soviétique, on s’en souvient, a perdu la Guerre froide, parce que son système d’économie étatisée et administrée constituait, dans les années 80, un handicap insurmontable, face aux pays occidentaux. Les technologies qui assuraient le développement à cette époque – l’ordinateur portable, la carte à puce, le disque laser, la vidéo… – se sont révélées incompatibles avec le système économique communiste. Alors même que celui-ci avait démontré son efficacité pour industrialiser la Russie à grande vitesse, dans les années 30.

La grande question d’aujourd’hui peut se résumer ainsi : des deux systèmes sociaux en compétition, le nord-américain et celui de la Chine, quel est celui qui sera le mieux apte à faire éclore le premier les technologies décisives dans les années 2020 ?

Le système capitaliste libéral est réputé plus souple, plus rapide à s’adapter à une conjecture nouvelle, parce que la décision y est décentralisée. Mais son rival, baptisé « Socialisme à caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère » dispose de ses propres atouts. Il vise loin, il mobilise de nombreux acteurs pour une stratégie unifiée. Il n’a pas trop à tenir compte des mécontentements locaux que peuvent provoquer ses décisions. Il peut se payer le luxe de perdre de l’argent pendant quelques années. Comme l’écrit Elizabeth C Economy, « des décisions qui apparaîtraient comme irrationnelles sur le moment, dans le contexte d’un système politique libéral et d’une économie de marché, possèdent souvent une logique stratégique de long terme en Chine. »

Philippine Robert écrit dans Capital, « En matière d’Intelligence artificielle, la combinaison d’un Etat autoritaire, d’entreprises disposant de données en abondance et d’une population guère pointilleuse sur le respect de la vie privée permet à la Chine d’avancer à pas de géants ».

La technique n’est pas neutre

L’erreur habituelle est d’imaginer que les technologies sont neutres, qu’elles ne sont que des outils dont n’importe qui peut s’emparer en vue de ses propres objectifs. En réalité, elles possèdent une logique interne qui se trouve en phase ou non avec un système social global. Ernst Jünger écrivait dans Le Travailleur, que la technique est si peu neutre qu’en croyant l’emprunter, on se met inconsciemment au service de la volonté particulière dont elle est dotée, de la « Figure » socioculturelle qu’elle porte avec elle.


Brice Couturier
Le 7-12-2018
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz