Décembre 2018

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Penser la crise contemporaine de la démocratie avec Tocqueville

Parce qu'il avait su distinguer les contradictions internes qui peuvent miner et affaiblir la démocratie, Tocqueville peut nous aider à sortir de la crise actuelle par le haut.

La démocratie est-elle en train de mourir ?

Au début, c’était une petite rumeur, alimentée par quelques politologues, comme le germano-américain Yascha Mounk, le bulgare Ivan Krastev, les Britanniques Edward Luce et David Goodhart. A présent, c’est une interrogation angoissée qui se répand comme une traînée de poudre : la démocratie n’est pas seulement en recul à travers le monde, elle est aussi en crise dans ses bastions. Elle ne s’étend plus, elle se rétracte et régresse. Le dossier principal de la revue Foreign Affairs de ce mois est intitulé : Is democracy dying ? La démocratie est-elle en train de mourir. Et on retrouve à son sommaire les noms de certains des auteurs en question, ceux que j’ai souvent cités dans ces chroniques, comme Mounk et Krastev. De véritables lanceurs d’alerte, dont il faut saluer la prescience. Je reprendrai les principaux éléments de débat présentés par cette revue américaine au cours de la semaine.

Mais revenons d’abord en France. Car si un philosophe a médité avec profondeur sur la démocratie, son inéluctabilité, ses effets prévisibles sur la société et les mœurs, mais aussi sur ses forces et faiblesses internes, c’est bien Alexis de Tocqueville. Il a su prophétiser certaines de nos dérives, passées et contemporaines, parce qu’il avait en observé les prémisses, sur place aux Etats-Unis, laboratoire de notre propre avenir européen.

La démocratie, en tant que régime politique / La démocratisation de la société.

Tocqueville distingue deux aspects : la démocratie est non seulement la forme que prendront inéluctablement, à ses yeux, les gouvernements modernes, mais c’est aussi un état de société. Pour mériter d’être reconnu comme authentiquement démocratique, un gouvernement doit reposer sur un tissu social local solide. Il se caractérise aussi par la séparation et l’équilibre des pouvoirs, la protection vigilante des libertés, individuelles et locales. Car la démocratie comme société est fondée sur l’aspiration à l’égalité. Or celle-ci elle, si elle a un côté positif — la mobilité sociale, a aussi un aspect négatif : le manque d’esprit civique et la massification ; le risque du despotisme de l’opinion majoritaire. C’est pourquoi elle peut fort bien déboucher sur le grégarisme et l’autoritarisme.

Tocqueville, ministre sous la II° République, s’est retiré de la vie politique après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte du 10 décembre 1851.

Une double menace : défis externes et faiblesses internes.

Aujourd’hui, à nouveau, la démocratie est en proie à une double menace. De l’extérieur, elle est défiée par des régimes autoritaires, dont le spectre va de la dictature personnelle ouverte du type Corée du Nord aux démocratures à la Poutine et Erdogan.

Mais la menace la plus insidieuse est celle qui mine les démocraties de l’intérieur. Elle prend la forme d’une défiance des peuples envers les élites ; celles-ci paraissent poursuivre des objectifs que ceux-là désapprouvent. Résultat : une exaspération civique qui se traduit, dans les urnes, par l’effondrement des anciens partis de gouvernement et leur remplacement par de nouveaux mouvements, de nouveaux leaders, au comportement parfois imprévisible et dangereux. Trump. En Europe, la carte politique montre l’extension géographique de ce qu’on appelle le populisme. Le débat public se tend. Les réseaux sociaux nous enferment dans des silos où nous ne rencontrons guère que ceux qui pensent comme nous. Ils favorisent la radicalisation des opinions, l’extrémisme.

L’avertissement de Tocqueville, en janvier 1848, vaut pour notre époque.

Le 27 janvier 1848, à un mois de la révolution qui allait emporter le régime de la Monarchie de juillet, Tocqueville, député d’opposition qui siégeait au centre-gauche, prononça un discours demeuré fameux parce qu’il était prophétique. En voici un extrait :

« On dit qu’il n’y a point de péril, parce qu’il n’y a pas d’émeute ; on dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire, avec une sincérité complète, que je crois que vous vous trompez. Sans doute, le désordre n’est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits Ne voyez-vous pas que, peu à peu, il se dit dans leur sein _que tout ce qui se trouve au-dessus d’elles est incapable et indigne de les gouverner ; que la division des biens faite jusqu’à présent dans le monde est injuste ; que la propriété y repose sur des bases qui ne sont pas des bases équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d’une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles amènent tôt ou tard, je ne sais pas quand, je ne sais comment, mais elles amènent tôt ou tard les révolutions les plus redoutables ? Telle est, messieurs, ma conviction profonde ; je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan_ ; j’en suis profondément convaincu. »

Les Conversations Alexis de Tocqueville, à Tocqueville, dans la Manche.

Commentant ce même discours, vendredi dernier, lors de la séance inaugurale des Conversations Tocqueville, l’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve, appelait à entendre les craintes légitimes et l’exaspération de nos concitoyens, pour éviter que leur colère ne profite aux démagogues. A ses yeux, la crise de la démocratie est d’abord interne. Le cycle ouvert en 1989 avec la chute du Mur de Berlin et des régimes communistes est en train de se refermer. On le constate à l’établissement, dans ces mêmes pays d’Europe centrale de régimes prônant une réaction conservatrice nationale, souvent d’inspiration religieuse. Régimes qui mettent au pas les médias, s’emparent de l’enseignement pour en faire un instrument de propagande.

Oui, il s’est dit beaucoup de choses utiles, lors de ces Conversations Tocqueville. J’ai pris des dizaines de pages de notes. Et je vous en ferai bénéficier dans mes chroniques des jours à venir.


Brice Couturier
Le 9-11-2018
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