Novembre 2018


Le sharp power ou l'usage d'informations trompeuses à des fins hostiles

© Can Stock Photo / Daniliza
Moscou et Pékin sont à la manoeuvre. Comment peuvent réagir nos démocraties libérales sans se trahir elles-mêmes ?

Oubliez l’opposition soft power versus hard power, désormais démodée. Voici venue l’époque du sharp power.

Oui, bref rappel des épisodes précédents pour les élèves dissipés qui avaient mal suivi. En 1991, au lendemain de la chute du Mur de Berlin, Joseph Nye, futur Secrétaire adjoint à la Défense de Bill Clinton, lance l’expression de « soft power ». Il entend par là une stratégie d’influence par la séduction et les pressions amicales que les Etats-Unis, sortis alors victorieux de la guerre froide, devraient désormais préférer aux interventions contraignantes (le hard power).

Il publie un nouveau livre en 2004, sous le titre de Soft Power, dans lequel il affine le concept : c’est la nature même du pouvoir qui a muté, prétend-il. A l’échelle internationale, selon Nye, la puissance réside bien davantage dans la capacité de projection culturelle, celle d’imposer un grand récit, « a strong narrative », comme disait Nye, ainsi que des normes juridiques internationales, que dans le nombre de chars d’assaut ou de missiles intercontinentaux. C’était ça le soft power. Le désir supposé, dans le reste du monde, de ressembler à Mickey Mouse, à Michael Jackson, à Luke Skywalker et à la famille Clinton.

Miner de l’intérieur nos démocraties vulnérables

Deux chercheurs du think tank National Endowment for Democracy, Christopher Walker et Jessica Ludwig, ont récemment forgé un nouveau concept qui fait florès, parce qu’il semble coller aux stratégies d’influence des Russes et des Chinois, le Sharp Power. Sharp signifie pointu, piquant, tranchant. Et les deux chercheurs en question surfent sur cette métaphore pour qualifier ce nouveau type d’influence. C’est, écrivent-ils, « un pouvoir qui perce, pénètre et perfore l’environnement politique et informationnel des pays-cibles. » ceux-ci sont victimes d’une propagande qualifiée à la fois « de subversive et de corrosive ». Elle est destinée à miner de l’intérieur des démocraties occidentales jugées décadentes et donc vulnérables.

En effet, que nos démocraties libérales sont parfaitement capables de rivaliser sur le terrain culturel, celui du soft power. Elles demeurent attractives : voir le sens des migrations à l’échelle de la planète, le succès des films américains. Mais parce que nous sommes des sociétés ouvertes, nous nous trouvons particulièrement démunis face à des Etats autoritaires qui sont en position de manipuler l’opinion chez les autres, tout en la contrôlant sévèrement chez eux.

Le sharp power, un nouveau hard power

Dans la revue Foreign Affairs, Joseph Nye, l’inventeur donc du concept de soft power réagit à cette nouveauté conceptuelle, le sharp power. A ses yeux, celui-ci ressortit bel et bien du hard power. Il s’agit, en effet, je cite d’un « usage trompeur d’informations à des fins hostiles ». Lorsque Russia Today et Sputnik, les chaînes d’info du pouvoir russe, ou celle de la Chine CCTV diffusent des informations favorables respectivement à Moscou et à Pékin, cela demeure dans le registre du soft power. Il s’agit de créer un environnement favorable à leurs idées et à leurs intérêts ; et c’est aussi ce que font les Occidentaux. Par contre, lorsqu’il y a une intention délibérée de tromper, en utilisant des trolls payés ou des bots, pour submerger les réseaux sociaux, d’acheter des agents d’influence parmi les élites, là on est dans le registre du sharp power. Et c’est bien ce qu’on a observé récemment, lors des interventions russes dans plusieurs campagnes électorales en Occident.

Comment les démocraties peuvent-elles réagir, en position d’asymétrie ?

S’ils s’en donnent les moyens, ce qui est souhaitable, selon Joseph Nye, ils devront le faire de manière mesurée. Sans surréagir. Car l’intrusion agressive, trompeuse et dissimulée dans la sphère publique d’un autre pays finit par se remarquer. Et elle nuit alors à l’image qu’on se fait de la puissance qui en use. Ce qu’on gagne en sharp power, on le paie en soft power. C’est, selon Joseph Nye, ce qui arrive en ce moment à la Chine, dont l’image s’est beaucoup dégradée, ces derniers mois, en Australie.

Dans le dernier numéro de Phébé, on trouve une analyse d’un essai consacré au Sharp Power chinois, intitulé Authoritarian Advance : Responding to China’s Growing Political Influence. Le sharp power y est défini comme un pouvoir d’influence « reposant sur la subversion, l’intimidation et les pressions exercées par des régimes autoritaires sur les démocraties ». On en a eu, la semaine dernière, un bel exemple, avec la tentative des partisans du dictateur turc Erdogan d’interdire, dans nos kiosques à journaux, la couverture de l’hebdomadaire Le Point. Tenter de censurer une publication qui déplaît dans un pays étranger, c’est un exemple de sharp power.

Moscou sature les réseaux sociaux de ses trolls. Pékin préfère cibler les élites influentes.

Alors que Moscou utilise les vieilles techniques du KGB – propagation de fake news (hier, la rumeur selon laquelle le Sida aurait été créé en laboratoire par la CIA, plus récemment, le « Pizzagate », selon lequel l’état-major d’Hillary Clinton se réunissait dans un restaurant pour abuser sexuellement d’enfants…), Pékin utilise des moyens bien plus subtils. D’abord, la Chine ne vise pas le grand public, mais trois cibles bien précises parce que stratégiques : les élites politiques et économiques, les médias et les universitaires. A leur égard, on use de séduction – invitations personnelles en Chine, financement de suppléments dans des journaux comme The Telegraph, Le Soir ou El Pais, ou d’évènements culturels liés au projet de « nouvelle route de la soie », entretien de lobbyistes, en particulier à Bruxelles. Mais aussi de menaces : les maisons d’édition traitant de sujets intéressant Pékin sont invitées à censurer une partie de leur contenu si elles veulent conserver leur accès au marché chinois.

Le message que les dirigeants chinois cherchent à faire passer, est que leur système représente une réelle alternative au modèle démocratique libéral, illusoire et incapable de faire face aux crises. Qu’un nouvel ordre du monde, post-occidental est en cours de réalisation et qu’elle y occupera nécessairement le rôle de leader. C’est fort bien analysé dans un ouvrage collectif, intitulé La Chine dans le Monde, qui vient de paraître aux éditions du CNRS sous la direction d’Alice Ekman.

Brice Couturier
Le 26-10-2018
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