Novembre 2018


Le localisme et l'assurantiel pour prévenir la contagion systémique

Nassim Nicolas Taleb (capture d'écran YouTube)
Décidément, je n'en ai pas fini avec le livre de Nassim Nicholas Taleb, l’auteur mondialement célèbre du « Cygne Noir ». Voici la troisième chronique consacrée à son nouveau livre, intitulé « Jouer sa peau », consacré à la notion de risque. Et paru aux Belles Lettres

Pourtant, j’aurais pu passer à autre chose. Mais le livre de Taleb est une véritable mine d’aperçus et d’idées. Et je lis dans Le Point de cette semaine que, pour le patron d’Airbus, l’Allemand Tom Enders, c’est justement le livre à lire. Question : « quels sont les derniers livres qui vous ont marqués ? » Réponse de Tom Enders : « Le dernier livre de l’essayiste libanais Nassim Nicholas Taleb, “Jouer sa peau. Asymétries cachées dans la vie quotidienne.” Car c’est un penseur non conventionnel qui conceptualise les choses sous un angle jamais vu. C’est très utile pour un dirigeant. »

Je vais donc tenter d’extraire de ce fourre-tout bizarre et génial, quelques autres de ces idées inédites et non conventionnelles. Si elles sont jugées utiles par un dirigeant tel que le patron d’Airbus, peut-être pouvons-nous en tirer profit nous-mêmes. A notre petit niveau…

Or justement, une autre des grandes idées de Taleb, c’est qu’il faut toujours avoir en tête la question de l’échelle, avant de décider de quoi que ce soit. La modernité, prétend-il, nous a habitués à raisonner de manière binaire : l’individu, d’un côté, l’universel, de l’autre. Entre les deux, rien. Et Dieu sait si nous autres Français, républicains et jacobins, avons poussé cette tendance à l’extrême… D’où proviendrait notre propension aux abstractions. Taine le disait déjà. Mais je cite Taleb : « Un pays n’est pas une grande ville, une ville n’est pas une famille et… désolé, mais le monde n’est pas un grand village. » Cet homme ne croit pas au mondialisme, à la world culture, ni au village global.

La réalité, selon Taleb, est « fractale ». Du coup, prétend-il, « il existe un certain ordre de grandeur à partir de laquelle nos règles ne s’appliquent plus. » (86) C’est pourquoi, à rebours de ce que professait Kant, il n’est pas possible, en pratique, d’agir de façon à la fois morale et universaliste. Au-delà d’une certaine taille, d’un certain nombre de membres, une collectivité perd sa cohérence et les aspirations individuelles l’emportent sur le sens du collectif. C’est ce qu’a démontré l’économiste et politologue Elinor Olstrom. « L’on fait partie d’un groupe bien particulier, plus grand que le “soi” étroit, mais plus étroit, cependant, que l’humanité en général. Chose essentielle : au sein d’un groupe, les gens partagent certaines choses, mais pas d’autres. Et les relations avec l’extérieur sont régies par un protocole. » Nos premiers devoirs sont envers les membres de notre « club » et chacun d’entre eux a ses règles propres. « Etre quelque peu tribal n’est pas une mauvaise chose », selon ce natif du Liban, pays organisé sur une base confessionnelle.

Comment Nassim Nicholas Taleb juge-t-il les interventions occidentales au Moyen-Orient ?

Très mal. Selon lui, elles n’ont fait qu’empirer les choses par méconnaissance des réalités locales. Je cite : « Mettre les chiites, les chrétiens et les sunnites dans le même panier et leur demander de chanter Kumbaya autour d’un feu de camp en se tenant par la main au nom de l’unité et de la fraternité humaines a échoué. » Mieux vaut faire comme les anciens Ottomans : « instaurez une séparation administrative entre les tribus, ou seulement d’autres bornes, et leurs relations deviendront soudain amicales. » Taleb ne croit pas à l’utopie d’un monde sans frontières.

Ce qui le pousse à défendre sur le plan politique un modèle de type fédéral. Le modèle suisse a sa préférence. Ce localisme présente de nombreux avantages. Lieu commun : c’est au plus près des problèmes que ceux-ci sont le mieux compris et traités. Plus subtil : cantonnés, les risques pris par une collectivité réduite ont moins de probabilité de se répandre et de devenir systémiques. Mieux vaut les cantonner, pour en limiter les effets.

C’est pourquoi Taleb fait preuve d’une grande méfiance envers l’Etat, surtout lorsqu’il prétend nous protéger des risques. Primo, parce que, encore une fois, ceux qui prendront les décisions, même si elles sont mauvaises, n’en subiront pas personnellement les conséquences. Ce qui pousse à l’irresponsabilité. Deuxio, parce que l’assurance contre les risques devrait être d’ordre contractuel et localisé. Et de donner en exemple la loi appliquée par la cité de Rhodes dans l’Antiquité : lorsqu’on prenait la décision de jeter les marchandises à la mer en cas de tempête, afin d’alléger le bateau, cette décision étant collective, tous les passagers et membres d’équipage devaient en supporter le coût. Le salut de tous ne saurait passer par la ruine du seul commerçant à bord.

Même principe appliqué aux caravanes arabes qui traversaient les déserts. Si des marchandises étaient perdues ou volées, les marchands partageaient les pertes. Les meilleures assurances sont celles souscrites par des gens qui courent les mêmes risques et se connaissent entre eux. Les Etats sont lointains, peu au fait des réalités et leurs bureaucraties, irresponsables…


Brice Couturier
Le 19-10-2018
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