Novembre 2018


Pas de liberté sans prise de risque

Nassim Nicholas Taleb (capture d'écran YouTube)
Retour sur le dernier livre de Nassim Nicholas Taleb.

La première idée que défend Nassim Nicholas Taleb, c’est que la connaissance réelle des choses de ce monde ne peut se passer de l’expérience pratique et personnelle. Et cet amoureux des mythes antiques ouvre son livre en recourant au personnage d’Antée, ce géant, fils de Poséidon (dieu de la mer) et de Gaïa (déesse de la terre), que la mythologie grecque géolocalisait en Libye. Antée était bagarreur : il provoquait les marins de passage et les tuait systématiquement. Mais il était invincible : sa force se renouvelait chaque fois qu’il touchait terre. L’astuce d’Héraclès, de passage en Libye, fut de soulever le géant et de le maintenir en l’air de son poing d’acier. Ainsi le héros priva-t-il le géant de l’assise terrestre qui le rendait invincible.

Morale de la fable : la connaissance théorique n’est jamais suffisante. Je cite Taleb : « _à l’instar d’Antée, il est impossible de dissocier la connaissance d’un contact avec le sol_. » Ou encore : On ne peut pleinement faire confiance qu’aux gens qui se sont coltinés avec le terrain, avec la réalité. D’où, chez Taleb, un anti-intellectualisme parfois fatigant. Un chapitre est consacré au type moral de l’IENI, acronyme de Intellectuel Et Néanmoins Idiot, sur lequel je reviendrai.

Mais cela lui permet aussi des intuitions quasi divinatoires. Ainsi Taleb prétend-il avoir eu la certitude que Donald Trump allait emporter la primaire républicaine, rien qu’à le voir pérorer sur un poste de télévision dont il avait coupé le son… Pourquoi ? Je cite : « Parce qu’il était bien réel et que le public – composé de gens qui ont l’habitude de courir des risques – préférera toujours voter pour quelqu’un qui saigne. (…) (ces) imperfections, (ces) cicatrices et (ces) défauts réduisent l’écart entre un être humain et un fantôme. » (171) Plus durement Trump était attaqué pour son incompétence politique, ses mauvaises manières et son sexisme, plus il plaisait…

Autre observation géniale de Taleb concernant Trump : en s’exprimant « de manière non conventionnelle » (sic), il a fait la démonstration qu’il n’avait jamais eu de chef, ni de supérieur hiérarchique à convaincre, à impressionner, ou dont il devait rechercher l’approbation. » (171)

En cela, relève Taleb, il ressemble à Poutine. Lui aussi – je cite encore – « envoie clairement le message “je m’en tape”, ce qui lui vaut un nombre accru de partisans ». Simplement parce qu’il « apparaît et se comporte comme un citoyen libre, face à des esclaves (nos dirigeants à nous, élus par le peuple et contrôlés par des Parlements…) qui “ont besoin de comités, d’approbation” et prennent leur décision en fonction “de la manière dont elles seront évaluées”.

Or, “la liberté, écrit NNT, est toujours associée à la prise de risques, qu’elle y conduise ou qu’elle en découle.” C’est pourquoi en passant de l’emploi à vie dans une seule société, qui faisait de nous des esclaves salariés, au statut “d’employables”, nous le sommes devenus bien davantage dans le monde d’extrême mobilité qui est à présent le nôtre.

. Autre “grande idée talébienne”, ou plutôt deux qui sont liées, et qui s’énoncent à travers ces deux sentences de format quasi nietzschéen : “L’important, ce n’est pas ce qu’une personne a ou n’a pas : l’important, c’est ce qu’elle a peur de perdre.” (150)

Et : “La liberté implique de prendre des risques – de mettre vraiment sa peau en jeu. La liberté n’est jamais gratuite.” (146)

Et c’est l’une des raisons pour lesquelles – autre grande idée – c’est toujours la minorité la plus intolérante qui l’emporte, même dans les démocraties, sur les majorités – pour peu que soit assurée une certaine circulation de l’information. “Il suffit qu’une minorité intransigeante – qui met suffisamment sa peau en jeu [ou mieux encore, son âme] – atteigne un niveau relativement faible – 3 à 4 % de la population – pour que la totalité de cette dernière doive se soumettre à ses préférences.” Forcément, car les minorités sont intransigeantes et les majorités flexibles.

Illustration : dans une famille de 4 personnes, un des enfants exige de manger bio. Comme on ne va pas lui consacrer des menus spéciaux, l’ensemble de la famille se met à manger bio. Quand cette famille partage un barbecue le week-end avec trois autres familles, celles-ci savent qu’il faudra cuisiner bio. L’épicerie locale, s’apercevant qu’un nombre important de consommateurs achètent des produits exclusivement bio s’y met à son tour pour se simplifier la vie. Ce qui ne manquera pas d’avoir une influence sur le grossiste, etc.

Taleb recourt encore à la sociophysique de Serge Galam, pour expliquer l’expansion de l’islam au Proche-Orient, où vivaient ses ancêtres, chrétiens comme la majorité des habitants de ces terres. L’islam impose la conversion à un non-musulman qui épouse une musulmane et le fait de devenir musulman est irréversible, l’apostasie étant considérée comme le pire des crimes dans cette religion. Voilà comment Michel Dimitri Chalhoub, Libanais et chrétien, en épousant une célèbre actrice égyptienne, devint Omar Sharif… Ou – je cite encore – “comment l’occupation de l’Egypte chrétienne [copte] par un petit groupe islamique peut conduire, au fil des siècles, à ce que les Coptes ne soient plus qu’une infime minorité. Il suffit juste d’un faible taux de mariages interconfessionnels »…


Brice Couturier
Le 2-11-2018
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