Septembre 2018


L'explosion de la demande de métaux rares et ses conséquences

© Can Stock Photo / Milovidov
La transition énergétique et numérique entraîne une explosion de la consommation des métaux rares. Le temps est venu, de relancer, de manière responsable, l’exploitation minière en Occident et de réduire notre dépendance vis-à-vis de la Chine, qui détient un quasi-monopole planétaire, estime Guillaume Pitron, observateur expérimenté d’un secteur stratégique.

Dirigeant : Le nouveau modèle énergétique va réduire l’addiction du monde au pétrole. Miser sur les énergies renouvelables serait donc un modèle vertueux ?

Guillaume Pitron : Méfions-nous des illusions ! Nous passons d’une dépendance au pétrole — qui restera quand même une ressource majeure — à une dépendance plus importante à ces métaux rares qui sont indispensables aux technologies vertes (éoliennes, voitures électriques…). A mesure que celles-ci vont prendre une part plus importante dans le mix énergétique, nous allons devoir chercher ces métaux rares plus loin, plus profondément, dans des pays nouveaux et dans des proportions beaucoup plus grandes. Pensez que la demande de cobalt devrait être en 2030 24 fois plus élevée qu’aujourd’hui ! Quand on a décidé cette transition énergétique, on l’a pensé un peu comme un exercice hors sol, en ignorant qu’il faudrait procéder à un véritable renouveau minier. Nos dirigeants se sont crus dans le pays de Bisounours, convaincus qu’il suffirait d’appuyer sur un bouton pour accéder à la matière ! Et dans le même temps, la demande de métaux rares explose dans les applications numériques (ordinateurs, téléphones portables…) qui ont envahi notre vie quotidienne.


D : La dépendance se manifeste aussi à l’égard d’un seul pays, la Chine qui réalise jusqu’à 95 %, selon les métaux, de la production mondiale…

GP : Les années 80 ont été déterminantes sur la scène mondiale avec un double mouvement, la découverte de l’importance des métaux rares avec leur implication dans les nouvelles technologies et en même temps une prise de conscience environnementale dans les pays développés. On s’aperçoit que ces métaux rares sont importants et sont des métaux sales, en raison de leurs conditions d’extraction. Il faut par exemple extraire 1200 tonnes de roches pour obtenir un kilo de Lutecium ! Pour résoudre ce problème, les Occidentaux ont choisi le parti le plus simple, le plus hypocrite. Ils, et notamment les Etats-Unis qui étaient alors n° 1 mondial du secteur, ont confié le leadership de la production aux Chinois, qui se sont montrés trop contents de s’enrichir, quel que soit le coût écologique. Les Chinois ne nous ont pas tendu un piège. Cela arrangeait bien les Occidentaux. Ils se sont « salis » à notre place, ils fournissaient ces métaux à très bas prix, en appliquant un dumping économique et environnemental. C’était la mondialisation heureuse. La Chine a inondé le marché mondial de métaux pas chers et nous, Occidentaux, n’avons jamais été en situation de rupture. Nous avons vécu dans l’illusion que la matière serait toujours disponible. Ce paradigme est en train de changer. La Chine réduit ses approvisionnements, ne respecte pas ses engagements internationaux. Conséquence, la dépendance vis-à-vis de la Chine s’accroît et la matière se raréfie au moment même où les métaux rares sont promis à une forte croissance par la double transition énergétique et numérique.


D : La Chine ne détient pourtant que la moitié des réserves mondiales de métaux rares. Les autres pays peuvent donc développer leur production ?

GP : Produire des métaux rares, c’est sale. Fabriquer des énergies propres nécessite de recourir à des procédés sales. C’est un paradoxe. Tout l’enjeu pour nous de la réduction de la dépendance vis-à-vis de la Chine serait d’accepter une partie du coût environnemental de ces métaux. C’est une décision à laquelle les opinions publiques ne sont absolument pas prêtes. Il faudrait prendre conscience de l’importance de ces métaux, et comprendre l’enjeu géopolitique : la Chine va en effet de plus en plus accroître sa mainmise sur ces métaux à mesure que le mix énergétique va de plus en plus en dépendre. Nous sommes en train de nous laisser enfermer. Il est possible de sécuriser nos approvisionnements en dehors de la Chine. L’Union européenne par exemple dialogue avec l’Amérique latine depuis maintenant cinq ans afin que les pays de ce continent développent leur secteur extractif au profit des pays européens.


D : En France est-il possible de relancer la production ?

GP : La France, géant minier en sommeil, peut rouvrir des mines. Nous avons produit des métaux rares jusqu’à récemment au prix d’ailleurs d’un coût environnemental catastrophique. L’industrie minière est cernée par les ONG, les pouvoirs publics. Si on relançait ces mines, les conditions d’exploitation seraient incontestablement plus respectueuses de l’environnement. Même si une mine propre cela n’existe pas, on peut imaginer une mine responsable, en parvenant à un équilibre entre le coût environnemental et le gain à tirer sur le plan de la souveraineté minérale pour le pays. Nous devons assumer le fait que la transition énergétique c’est aussi un fardeau et qu’il est normal que nous l’assumions.


D : Produire c’est bien mais ne peut-on réduire notre consommation de métaux rares ?

GP : Ces métaux sont très rarement substituables. Les Japonais sont arrivés à réduire l’emploi du néodyme dans les aimants permanents tout en maintenant une puissance équivalente. Il faudrait également favoriser le recyclage : certains métaux rares ne sont recyclés qu’à moins de 1 %. C’est une question de volonté politique. Ce n’est pas que l’on ne sait pas faire, c’est que l’on ne veut pas. Aujourd’hui il est plus cher de recycler que d’aller se servir directement à la mine.


Propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
Le 27-08-2018
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