Septembre 2018


Accueillons nos méchantes pensées

Les trois singes de la sagesse
Les réseaux sociaux sont de gros pourvoyeurs de citations inspirantes, pensées qui illuminent un coin de nos journées ou une partie de nos vies. Leurs auteurs, réels ou supposés, sont souvent de grandes figures qui ont marqué l’Humanité par le courage de leurs engagements ou la profondeur de leur intelligence. Parmi ces icônes, nous pouvons citer Nelson Mandela, le Mahatma Gandhi, Martin Luther King, Victor Hugo… A l’aune de leurs vies, nous mesurons l’insignifiance des nôtres.

Mais tout cela risque d’être bientôt fini. Car ces idoles ont les pieds plus fragiles que nous le pensions. Un exemple ? Le site slate a consacré récemment un article à Albert Einstein et à la publication de ses journaux intimes. Quelques commentaires du génie font polémiques. «Les Chinois sont des personnes industrieuses, sales et obtuses. Ils ne s’assoient pas sur les bancs pour manger, ils s’accroupissent comme les Européens qui se soulagent dans les bois. Tout ça se passe dans le silence et la pudeur. Même les enfants sont sans âmes et obtus».

Einstein était raciste. Voilà la conclusion que certains n’hésitent pas à formuler à la lecture de cet extrait, écrit entre 1922 et 1923, au moment où il voyage en Asie. Gandhi ne valait guère mieux. « Mieux, il était pire ! », pourrait-on dire. En 2016, des professeurs ghanéens ont été à l’origine d’une pétition réclamant le retrait de leur université d’une statue du héros de l’indépendance indienne. Quelques mois plus tôt, des Sud-Africains avaient vandalisé une statue de Gandhi située à Johannesburg. Rajmohan Gandhi, le petit-fils du Mahatma, confirme que son grand-père était « indubitablement » plein de préjugés raciaux. Par exemple, le 19 décembre 1894, dans Indian Opinion, le Mahatma Gandhi déclare : « l’idée générale qui semble prévaloir dans la colonie est que les Indiens valent un peu mieux, voire pas du tout, que des sauvages ou les indigènes d’Afrique. Même les enfants ont appris à croire à cette idée, avec le résultat que l’Indien est rabaissé au niveau d’un simple nègre ». Pas besoin d’en rajouter ; on en a assez lu.

Martin Luther King ? On raconte que le vertueux pasteur était un homme à femmes et passablement infidèle. Le détestable patron du FBI John Edgar Hoover, qui lui vouait une haine féroce, exerçait des pressions à son encontre, disposant d’enregistrements compromettants issus d’écoutes téléphoniques. Victor Hugo ne valait pas beaucoup mieux avec sa vie sexuelle débridée (une exposition a même eu lieu sur ses excès en la matière). Femme légitime, maîtresses officielles, flirts platoniques, prostituées avérées, femmes de chambre... pour certaines de ses frasques commises aujourd’hui, nul doute qu’on aurait accolé à son nom le hashtag #balancetonporc

Ce phénomène de « bashing » généralisé en dit plus long sur l’époque actuelle que sur la personnalité des Einstein, Gandhi et consorts. Pour faire le buzz, salissons. Déboulonnons les dernières statues qui nous inspiraient encore un tant soit peu de respect. Lynchons et montrons qu’en ce bas monde, tout n’est que bassesse et vilenie. « Dieu est mort », écrivait Nietzsche. Ses Saints également. Plus d’idéal, plus d’exemples. Voilà l’esprit du temps, caractérisé par sa morgue et son cynisme. Et parfois même le mensonge quand on pense à la manière dont Voltaire, fermement antiesclavagiste, fut accusé à tort par certains auteurs modernes de devoir sa fortune à la traite des Noirs.

Ensuite, ce dénigrement interroge sur le bien-fondé de cette attitude qui consiste à juger une personne en faisant abstraction du contexte historique dans lequel celle-ci a vécu et s’est exprimée. Nous sommes les enfants de notre temps et évaluer nos comportements à l’aune d’un référentiel d’une autre époque et/ou d’une autre culture s’avère délicat. En abolissant toutes perspectives liées à l’espace et au temps, on se situe dans l’ici et maintenant ; on peut à bon compte s’ériger alors en haute conscience morale.

Enfin, ces « révélations » sont une excellente occasion d’exercer notre intelligence sur les choses. Qu’Einstein ait pu écrire dans un journal intime une ou deux phrases qu’un esprit retors et un brin malveillant interprète et dénonce comme racistes… et alors ? Un journal intime a vocation à le rester. Et ce sur quoi il faut porter l’attention, c’est davantage sur le fait que l’œuvre et le comportement publics soient irréprochables. Nous avons tous des pensées peu avouables, qui ne nous feraient pas honneur si jamais elles étaient divulguées. Par exemple le journal intime du philosophe Alain, paru ces dernières semaines, révèle son antisémitisme. Et pourtant rien dans ses engagements, ses écrits publics ou sa philosophie ne vient témoigner de ce sinistre penchant.

Ce qui fait précisément de nous des femmes et des hommes, c’est bien cette capacité que nous avons de mettre parfois nos pensées à distance et d’agir malgré elles, et parfois même contre elles. Nous sommes tous traversés par des pensées peu reluisantes… Laissons-les donc venir, accueillons-les, car elles sont nos ennemies.« Sois proche de tes amis, et encore plus proche de tes ennemis »[1].



[1] Francis Ford Coppola / Le Parrain 2

Alexandre Camus
Le 28-06-2018
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