Décembre 2018

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La démondialisation a-t-elle commencé ?

L’histoire enseigne qu’à des poussées de mondialisation, succèdent souvent des périodes de repli autarcique.

L’antimondialisation, passée de gauche à droite.

Cela fait une quinzaine d’années que des médias partisans nous annoncent « la fin de l’idéologie mondialisatrice », voire carrément « la fin de la mondialisation ». À défaut d’une « autre mondialisation » dont on n’a jamais su ce qu’elle pouvait bien désigner sinon une négation du réel, comme tant d’autres prétendues alternatives : « l’autre économie », « l’autre démocratie », ou encore les « faits alternatifs »... Il n’y a pas d’autre réalité que celle que décrivent les lois de la physique.

On observe, du reste, que le thème antimondialiste est passé, en quinze ans, d’un populisme de gauche à celui d’une droite souverainiste. Dans un récent article, l’intellectuel et homme politique indien Shashi Taroor explique pourquoi l’antimondialisation rassemble désormais, de manière dangereuse, populistes de gauche et de droite. Le backclash a pris deux formes, écrit-il, économique et sociale (la mondialisation est accusée d’avoir provoqué une escalade des inégalités de revenus au sein des pays), mais aussi culturelle (elle est perçue comme menaçant les identités traditionnelles, ethniques, nationales ou religieuses).

Et Taroor pointe avec lucidité le contenu subliminal du slogan de Donald Trump « Make America great again ». Les cols bleus déclassés de l’Amérique profonde entendent autre chose, à savoir : « Make America white again »… Il est de fait, relève-t-il, que cette mondialisation donne des signes d’essoufflement. Avant même la nomination de Trump, élu à la Maison-Blanche sur un programme protectionniste, un certain nombre de barrières à la libre circulation des flux, financiers notamment, avaient été réinstallés. En toute discrétion. En 2007, les flux mondiaux de capitaux s’élevaient à 12, 4 trillions de dollars. Soit 21 % de l’économie mondiale. En 2016, ils étaient retombés à 4,3 trillions. Soit 6 % de l’économie mondiale. Mais l’Amérique des années 1950 ne reviendra pas, poursuit l’intellectuel indien. À partir de 2030, la force de travail aux États-Unis ne sera plus majoritairement blanche. Et la mondialisation ne sera pas démontée.

La démondialisation n’aura pas lieu. C’est également la conclusion du livre que vient de publier Philippe Moreau Defarges, « La tentation du repli », aux éditions Odile Jacob. Une image revient souvent sous la plume de cet ancien diplomate reconverti dans la recherche et l’enseignement : celle du film qu’on rembobine. Contrairement à la pellicule, l’histoire ne connaît pas la marche arrière, dit-il. On ne défait pas un ordre international en revenant purement et simplement vers la situation qui l’a précédé. À un certain équilibre en succède un autre, façonné en grande partie par les puissances dominantes du moment. À des périodes d’intégration plus ou moins poussée, succèdent des périodes conflictuelles.

Mais il y a, par contre, des constantes dans l’histoire humaine, des conjonctures qui présentant des similitudes, engendrent des solutions analogues. C’est pourquoi, avant de s’interroger sur le destin de notre mondialisation et de lui imaginer des suites, il faut se tourner vers l’histoire.

Il y eut, en effet, d’autres « poussées de mondialisation » avant celle dont nous avons vécu l’accélération depuis un quart de siècle. On pense évidemment à l’époque des grandes découvertes – terme que Moreau Defarges récuse en lui préférant celui de « première déferlante ». Car les découvertes des Européens se cantonnèrent alors prudemment aux régions côtières des continents qu’ils avaient découverts. La découverte des Amériques et des côtes africaines n’a pas signifié une réelle mondialisation.

Non, la première véritable mondialisation, c’est celle qui eut lieu entre la fin du XVIII° siècle et la seconde moitié du XX° siècle qui est, pour notre auteur la « deuxième déferlante » ou « la première mondialisation/démondialisation ». Cette mondialisation-là a été menée sous l’égide d’une puissance dominante, la Grande-Bretagne, reine des mers. Déjà, à cette époque, le commerce mondial explosa, grâce à des innovations techniques, comme le navire à vapeur…

La mécanique échangiste se détraque sous l’effet du nationalisme.

Mais déjà aussi, quelque chose s’est détraqué dans la belle mécanique échangiste… Dans les années 1870-1914, la montée du protectionnisme accompagne comme une ombre celle des nationalismes et « l’embrasement général » d’août 1914 sonne la fin brutale de cette deuxième mondialisation, qui s’épuisait.

C’est durant cette guerre que les théoriciens allemands imaginent une Mitteleuropa autosuffisante, où l’industrie allemande, couplée aux producteurs agricoles de l’Europe centrale pourrait vivre en autosuffisance. Ce rêve, l’Allemagne hitlérienne et le Japon le feront tourner au cauchemar dans les années 30, en se constituant l’un et l’autre un empire.

Mais l’autosuffisance est un mythe. Ces deux empires le découvriront, au fur et à mesure de la Deuxième Guerre Mondiale : leur fait défaut ce qui est devenu essentiel pour gagner les guerres du XX° siècle – le pétrole… Les Américains, eux, en sont bien conscients. Et c’est pourquoi, à peine terminée la Conférence de Yalta, le président américain embarque à bord du croiseur lourd Quincy à destination de l’Arabie saoudite. Le 14 février 1945, Roosevelt et Ibn Saoud signent un pacte au titre duquel les États-Unis s’engagent à assurer la protection inconditionnelle du royaume en échange d’un accès à ses ressources pétrolières.

Une autre vague de mondialisation commence.


Brice Couturier
Le 8-06-2018
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