Novembre 2018


Pensée globale et terrorismes

TRIBUNE - Sept fusillades meurtrières dans les écoles américaines au cours des sept premières semaines de 2018 ! 17 morts à Parkland à cause d’un jeune désaxé et violent, amateur d’armes et proche d’un groupuscule exaltant la supériorité de la prétendue race blanche. Le massacre de Pakland est symbolique. Comme beaucoup d’attaques d’extrémistes en Europe, il aurait été évité si les responsables de la sécurité agissaient de concert et non de façon cloisonnée

Une conséquence d’une pensée et d’une vision cloisonnées, elles aussi, empêchant de percevoir une réalité complexe. Mais ces violences dans les écoles sont également symboliques parce que ces drames se déroulent là où on pourrait justement éduquer les futurs adultes pour qu’ils ne deviennent pas des terroristes. Edgar Morin a multiplié les avertissements depuis des années. Aldo Manuzio, le créateur de l’édition moderne, professait que seule la lecture de bons livres pourrait faire barrage aux barbaries.[1] C’est encore vrai aujourd’hui. Il faut lire et faire lire Penser Global[2] où Edgar Morin explique que tout passe par l’Ecole : le passé démontre que « la répression policière et les dispositifs législatifs contraignant les libertés ont leurs limites » ; de plus, ces mesures pourraient en tombant dans de « mauvaises » mains « autoriser le pire arbitraire »[3].Edgar Morin répète qu’il faut « éduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre », et, pour cela, enseigner que « la connaissance est sujette à l’incertitude et à l’erreur » ; car le fanatisme, forme extrême de l’esprit de guerre, est porté par « la certitude de vérité absolue, la conviction d’agir pour la plus juste cause et la volonté de détruire comme ennemis ceux qui s’opposent à lui (…) ceux qui font partie d’une communauté jugée perverse ou néfaste, voire les incrédules (réputés impies). »

Trois constantes de tous les fanatismes

Selon Edgar Morin, « le fanatisme a partout et toujours une structure mentale » comportant les trois modes pervers de connaissance « indispensables à la formation de tout fanatisme : le réductionnisme, le manichéisme, la réification ». C’est ce que l’Ecole doit et peut déraciner.

Le réductionnisme conduit à juger une personne d’après quelques traits superficiels et à la « réduire au pire d’elle-même ». « Le manichéisme se propage et se développe dans le sillage du réductionnisme. Il n’y a plus que la lutte du Bien absolu contre le Mal absolu. » Alors intervient dans un groupe un processus mental de réification: « L’idéologie ou la croyance religieuse, en masquant le réel, devient pour l’esprit fanatique le vrai réel, » imposant « soumission, sacrifice, meurtre ». D’où les fanatismes et les massacres nazis, staliniens, maoïstes et ceux des petits groupes qui, en pleine paix, « ont perpétré des attentats visant non seulement des personnes jugées responsables des maux de la société, mais aussi indistinctement des civils », de la bande à Baader en Allemagne aux brigades noires et rouges en Italie, aux indépendantistes basques en Espagne.[4]

Pour lutter contre ces dérives, il est plus qu’urgent d’intégrer « dans notre enseignement dès le primaire et jusqu’à l’université », la « connaissance de la connaissance », et, plus généralement, la pensée complexe. Car la connaissance n’est pertinente que si l’on s’efforce de « voir les choses dans leur contexte en les regardant sous leurs différentes facettes, en dépassant l’attitude partisane ou binaire (bon/mauvais, gentil/méchant...). »[5] Autrement dit, il faut une pensée globale scrutant la complexité et ne la mutilant pas par des approches binaires, en noir ou blanc, bon ou mauvais, ou la décomposant en visions partielles, notamment de ce qu’est un être humain.

Ceci n’est pas une exigence d’intellectuel rêveur, mais de témoin réaliste : si l’intégrisme islamique provoque des massacres quasi quotidiens dans le monde, qui s’ajoutent à d’autres actes barbares comme ceux des policiers américains abattant, dans un Etat démocratique, près d’une personne par jour parce que noire[6], c’est que trop d’humains ne savent pas reconnaître l’humanité de l’Autre. Or, « si l’on n’enseigne pas aux humains ce qu’ils sont, il y a (…) un manque d’auto-connaissance », observe Edgar Morin. C’est « l’une des plus grandes sources d’erreurs, d’illusions, sur nous-mêmes et pour nos vies ». Car, « l’humain dans son unité et sa diversité est occulté, ignoré, oublié dans notre connaissance et notre enseignement », à cause d’un modèle mental qui cède à la facilité de fractionner la réalité pour la décrire. L’enseignement est cloisonné comme si la juxtaposition de visions partielles s’ignorant les unes les autres pouvait fournir à l’élève, au chercheur, au citoyen, une perception de cet ensemble complexe qu’est un être humain. Celui-ci est étudié séparément, successivement, en tant qu’individu, que membre d’une société ou qu’être biologique. D’où « une disjonction dramatique dans notre système d’enseignement » et entre chercheurs.

La sociologie tend à considérer les individus comme strictement déterminés par des processus sociaux, et la psychologie, à l’exception de la psychologie sociale, commet une erreur inverse, ignorant l’interaction individu-société. L’humain est aussi la résultante de processus biologiques. Mais on ne peut nous réduire à une somme de molécules ou de cellules, ni même à notre ADN. Dans tout système complexe, le tout est la résultante d’une série d’interactions continues, et non la somme des parties. Pourtant, notre enseignement continue à délivrer en parallèle des visions partielles qui s’ignorent alors que « les trois notions d’individuel, de social et de biologique sont indissociables, l’une ne peut fonctionner sans l’autre. »

Un dévoiement de la masculinité

Une réforme profonde de l’Ecole est donc nécessaire. Edgar Morin s’acharne à le répéter. La pensée complexe, explique-t-il, est l’antichambre de la solidarité parce qu’elle met en évidence nos interdépendances. L’Ecole devrait dès les petites classes enseigner cela en apprenant à travailler ensemble, donc à accepter les différences des autres. De plus en plus d’études démontrent l’intérêt y compris économique de la tolérance, car la diversité, notamment au niveau du management, favorise la créativité, l’innovation, renforce l’intelligence collective et est corrélée avec de meilleures performances économiques[7]. Les enfants devraient apprendre à accepter et respecter la diversité des genres, au lieu de continuer à être confortés dans des archétypes caricaturaux. Le philosophe Laurent Bibard, qui dirige en particulier à l’Essec la chaire Edgar Morin de la complexité, montre que ceci contribue également à produire du terroriste[8] : celui-ci représente selon lui une forme de dévoiement de la manière masculine d’être au monde. Nous sommes confrontés à des retours archaïques de la violence de certains hommes envers les femmes. Sympathisant d’un mouvement haineux rassemblant des milliers d’internautes célibataires et violemment misogynes, Alek Minassian a illustré de façon sinistre ce propos du philosophe en tuant à Toronto, le 23 avril dernier, dix passants, surtout des femmes.

L’Ecole devrait aider à réapprendre cette douceur dans les relations que préconisaient certains philosophes grecs, une tempérance avec les autres, n’exigeant pas d’eux une perfection inatteignable. Et Laurent Bibard d’insister sur la nécessité d’aider à distinguer réalité et fiction, alors que les jeunes soulés de jeux vidéo réalistes risquent d’admettre dans la vraie vie les atrocités que leur présentent leurs écrans.

Le cancer de l’argent roi

Cependant Edgar Morin n’oublie pas une autre composante du problème, que le Pape François a également expliqué courageusement : « Le terrorisme s’épanouit, affirme le Pontif, lorsqu’il n’y a pas d’autres options et lorsque l’argent devient dieu et que c’est lui qui est au centre de l’économie du monde et non la personne (…). C’est la première forme de terrorisme. C’est du terrorisme contre toute l’humanité."[9]. Pour Edgar Morin, notre « Pape de la pensée complexe »,à côté de la barbarie du terrorisme fanatique, existe « un second type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine, (…) celui du calcul et du chiffre. Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfices, PIB, croissance, chômage, sondages...), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre ».[10] Notons qu’en France, des experts prétendent chiffrer le capital immatériel, ce qui est un non-sens, puisque ce capital est par définition subjectif et contextuel. Einstein aurait dit que « ce qui compte le plus est ce que l’on ne compte pas ».

L’économie mondiale est malade d’une « sorte de tumeur : la domination du capital financier spéculatif ». Au nom de la compétitivité, on surcharge de travail les employés et on en licencie le plus possible. Même l’industrie de santé que devrait être la pharmacie est « sous-contrôlée, souffre de corruptions internes ». L’urbanisation massive conduit à des « villes asphyxiées » et à plus de misère, tandis que se poursuit « la dévastation écologique de la planète ». On pose dans un esprit binaire et quantitatif de mauvaises questions : « croissance ou décroissance », alors que nous devrions choisir la « croissance d’une économie du bien public, de la solidarité », et la « décroissance de l’économie de la frivolité, de la mystification des publicités » qui font accepter l’obsolescence programmée. Cela passe par « une éducation de la consommation. »

La bataille du développement qualitatif et pacifié ne pourrait être gagnée que lorsque suffisamment d’hommes d’Etat comprendraient qu’un « idéal de consommation, de supermarchés, de gains, de productivité, de PIB ne peut satisfaire les aspirations les plus profondes de l’être humain » et suscitera toujours des rejets violents. Encore faut-il que ces responsables aient une vision de long terme et assez de courage face aux corrupteurs pour passer à l’acte. Or, dans un autre ouvrage[11], Mauro Ceruti et Edgar Morin notaient que la majorité de nos politiques gardent une vision binaire qui les empêche de percevoir les problèmes réels auxquels nous sommes confrontés. Aussi prennent-ils, bousculés par l’urgence du court terme, des décisions qualifiées de techniques dictées par des technocrates souvent trop liés aux intérêts de quelques-uns.



[1] PORTNOFF Arlette et André-Yves, Comment une terre devient créative. Une leçon vénitienne. Futuribles N°414 ; septembre octobre 2016 et Dirigeant.fr, 2016: http://www.dirigeant.fr/011-1458-Comment-inventer-notre-Renaissance.html

[2] MORIN Edgar, Penser global, L'humain et son univers. 180 pages. Robert Laffont, septembre 2015.

[3] LAFAY Denis (entretien),Edgar Morin : Le temps est venu de changer de civilisation. La Tribune, 11 février 2016. http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/grands-entretiens/2016-02-11/edgar-morin-le-temps-est-venu-de-changer-de-civilisation.html

[4]MORIN Edgar : Eduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre. Le Monde, 07.02.2016. http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/07/peut-on-prevenir-la-formation-du-fanatisme_4860871_3232.html#lrCuKWit3jBYHblD.99

[5] MORIN Edgar : La pensée complexe aide à affronter l'erreur, l'illusion, l'incertitude et le risque. Les Echos, 13 juin 2016.

[6] CRAVEN Julia, Here’s How Many Black People Have Been Killed By Police This Year. The Huffington Post, 7 juillet 2016. http://www.huffingtonpost.com/entry/black-people-killed-by-police-america_us_577da633e4b0c590f7e7fb17

[7] Portnoff André-Yves, Diversité, créativité et compétitivité. Futuribles, note de veille, 19 octobre 2017. https://www.futuribles.com/fr/article/diversite-creativite-et-competitivite/

[8] Bibard Laurent, Terrorisme et féminisme. Le masculin en question. L’Aube, 2016.

[9] Le Pape impute le terrorisme aux injustices et à l'argent roi, 1er août 2016. Reuters. http://www.boursorama.com/actualites/le-pape-impute-le-terrorisme-aux-injustices-et-a-l-argent-roi-a054f391e9fbc347e9f87efbd89df38f

[10] LAFAY Denis (entretien),Edgar Morin : Le temps est venu de changer de civilisation. La Tribune, 11 février 2016. http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/grands-entretiens/2016-02-11/edgar-morin-le-temps-est-venu-de-changer-de-civilisation.html

[11] MORIN Edgar et CERUTI Mauro , Notre Europe. Décomposition ou métamorphose ?, 2014. Et PORTNOFF André-Yves, 28 février 2015. https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/notre-europe-decomposition-ou-metamorphose/

André-Yves Portnoff
Le 8-05-2018
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