Novembre 2018


Le risque sous-estimé de la déconsolidation démocratique

Rien ne garantit que nos démocraties soient éternelles...

Les théoriciens de la consolidation démocratique avaient fondé leurs analyses sur une hypothèse : une fois que la démocratie est installée, que fonctionne un système partisan pluraliste et des médias libres, elle est dite consolidée. Il n’y a pas de retour en arrière. L’idée est que la démocratie est tellement préférable à tout autre système politique que les peuples qui en jouissent sont prêts à se battre pour la conserver, une fois qu’ils l’ont acquise. Le pire des régimes après tous les autres, disait Churchill…

Hé bien il se pourrait qu’après l’écroulement de l’autre théorie, celle des néoconservateurs, selon laquelle on peut exporter et imposer la démocratie à des peuples qui ne la connaissaient pas, la théorie de la consolidation démocratique soit elle aussi sérieusement contestée.

L’alarme a été donnée par un très jeune politologue de Harvard, Yascha Mounk. Mounk s’était fait remarquer par un essai semi-autobiographique, Stranger in my own country. Il y analysait sa situation paradoxale de Juif d’origine polonaise, élevé en Allemagne. Il a fait ses études supérieures, en partie à Cambridge, en partie à Harvard, aux Etats-Unis, où il a rédigé sa thèse sous la direction du prestigieux Michael Sandel. Dans deux articles parus dans la célèbre revue universitaire Journal of Democracy, en juillet 2016 et janvier 2017, il a lancé une formule, appelée à connaître un certain succès, celle de « déconsolidation démocratique ». Entre les deux articles, un événement était survenu qui a semblé confirmer tout ce qu’il avançait dans le premier : l’élection de Donald Trump.

Le premier, coécrit avec le spécialiste des sondages Stefan Foa, de World Values Survey, pointait un phénomène mal aperçu : l’insatisfaction croissante envers la démocratie dans à peu près tous les pays bénéficiant d’un tel régime. Il parlait même d’une « désillusion ». Trente ans avant l’écroulement des régimes de démocratie populaire, écrivaient les auteurs, personne de sérieux ne doutait de la solidité des régimes communistes de parti unique. Ils se sont écroulés en un mois. C’est un avertissement à méditer. Car les démocraties occidentales, elles aussi, se croient solides. Or, elles sont également menacées.

Analysant et croisant de nombreux sondages, Mounk et Foa ont relevé que, dans nos démocraties, les jeunes générations, en particulier, éprouvent un fort mécontentement envers la manière dont leur pays était dirigé. Mais les politologues consacrés refusent de voir le problème. Ils balaient le défi d’un revers de main, en jugeant que ces jeunes aspirent simplement à davantage de démocratie, à des renouvellements de formes d’expression. En un mot à des procédures complémentaires de démocratie directe. Cette interprétation péchait par optimisme, selon Mounk et Foa. Ce que les gens appréciaient dans la démocratie, c’est qu’elle améliore régulièrement les conditions de vie, qu’elle enrichit manifestement les peuples qui en jouissent. Depuis plus d’une dizaine d’années, cela a cessé d’être évident. Des dictatures, telles que celle exercée en Chine, produisent de bien meilleurs résultats.

En réalité, l’analyse fine des sondages par cohorte générationnelle montre que, plus les sondés sont jeunes, moins ils ont tendance à considérer comme « essentiel de vivre en démocratie ». C’est vrai en Europe, et plus encore aux Etats-Unis. Et cette « fatigue démocratique » est un phénomène qui va en s’accentuant au fil des années au sein des mêmes cohortes. Il y a donc une érosion du soutien envers la démocratie dans les démocraties. Même si celle-ci continue à apparaître comme préférable à une large majorité de citoyens, ce soutien faiblit. D’où l’avertissement : la démocratie, objet d’une conquête historique de certains peuples, n’est pas garantie à vie. Elle est menacée. Rien ne dit qu’elle ait l’éternité pour elle.

Depuis l’élection de Donald Trump, on s’arrache les éditoriaux de Yascha Mounk. Il apparaît non seulement comme une sorte de prophète, mais comme l’un des intellectuels-clés de la contre-offensive anti-Trump. Il signe un éditorial, toujours très offensif, toutes les semaines sur le site Slate. Cette situation d’éditorialiste engagé pourrait bien lui valoir sa carrière universitaire, laisse-t-il entendre dans une récente interview à la revue Chronicle of Higher Education. Harvard n’aime pas trop qu’on mélange les genres.

Dans son plus récent article, paru dans Project Syndicate, le célèbre économiste américano-turc Dani Rodrik examine les thèses de Yascha Mounk. La démocratie libérale, résume Rodrik, est menacée de deux côtés à la fois. Elle est défiée par le populisme illibéral, qui prétend s’abstraire, au nom du vote majoritaire, des contraintes de l’Etat de droit. Ainsi, les démocratures – telles que celles de Poutine et d’Erdogan –, mais aussi, à un moindre degré, les « démocraties illibérales » telles que les pouvoirs installés en Hongrie et en Pologne —, se soumettent au suffrage universel. Mais elles rejettent la division des pouvoirs et les garde-fous institutionnels mis à l’exercice du pouvoir exécutif. Or, le libéralisme consiste précisément en une « panoplie de restrictions » destinée à limiter le rayon d’action et l’intensité du pouvoir exécutif.

Mais, symétriquement, nos démocraties sont également menacées de l’autre bord : par un « libéralisme non démocratique ». Le premier péril a pour nom populisme. Le second, élitisme…
Brice Couturier
Le 23-03-2018
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