Octobre 2018


Pas de science de l'économie sans fondations morales

Dernier volet des incursions auxquelles je vous convie du côté de l’économie comportementale. Ça commence avec la reine d’Angleterre…

Oui, on se souvient qu’Elisabeth II, lors d’un discours prononcé à la London School of Economics en 2008, avait lancé cette mise en accusation sévère : « Et comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? » Oui, depuis la crise financière, l’économie en tant que discipline est mise en cause. Les économistes, quelle que soit leur école d’attache, ont toujours une explication à proposer pour éclairer les événements déjà survenus. Mais ils sont plus avares en matière de pronostics. Ils ont été, en particulier, incapables d’anticiper la crise financière de 2008. Si l’on excepte le cas particulier des Cassandres professionnels, qui prédisent « l’agonie du système capitaliste » depuis 150 ans et voient dans chaque crise les prémisses de l’effondrement tant espéré. Mais, dans l’ensemble, les économistes affichent une trop tendance un peu trop prononcée à tenir « le passé comme fatal, mais l’avenir pour indéterminé ». Et leur crédibilité en souffre.

En 2006, un sondage effectué auprès des universitaires américains du supérieur à propos des mérites de l’interdisciplinarité montrait que les économistes y étaient le moins favorables : 42 % contre 73 chez les sociologues et 68 % chez les historiens. Sous l’effet des mises en cause de leur discipline, les choses sont en train de changer. L’heure est à la recherche d’un renouvellement qui passe notamment par l’ouverture à d’autres champs du savoir. Sortons de notre silo, pratiquons la transversalité, le cross-over, voilà le slogan du moment. Et si l’économie comportementale est à la mode, si l’Académie des sciences de Suède a accordé 6 fois son Prix d’économie « en mémoire d’Alfred Nobel » à des spécialistes de cette discipline, pourtant contestée par de nombreux économistes, c’est parce que cette dernière est à la jonction de l’économie et de la psychologie.

L’économie est classiquement fondée sur l’assomption que ses acteurs sont des calculateurs rationnels.

Oui, et que les gens font une estimation correcte des coûts et des bénéfices et qu’ils prennent leurs décisions de manière à augmenter leurs bénéfices et à minimiser leurs pertes ! D’où l’intérêt massif des économistes pour les mathématiques. Mais nous ne sommes pas des ordinateurs. Dans les choix économiques que nous faisons, il entre bien davantage de facteurs que le pur et simple calcul d’optimisation de nos ressources. Par exemple, nous avons tendance à sous-estimer la dimension du futur pour privilégier la satisfaction du moment présent. Pas un hasard si une bonne partie des réflexions de l’économie comportementale, aux Etats-Unis, est mobilisée par la question des fonds de pension.

Les théoriciens de cette discipline relativement nouvelle se défendent de chercher à nous pousser à agir de manière morale. Tout juste si les partisans du « nudge » du petit coup de pouce à bien agir admettent qu’ils soutiennent les encouragements à des comportements civiques, comme, on l’a vu, le tri des déchets.

Mais voilà que paraissent deux livres qui tendent justement à réinscrire l’économie dans la dimension morale. The Moral economy de Sam Bowles et Identity Economics du Prix Nobel 2001, George Akerlof. Qu’on entende établir l’économie sur la morale, c’est tourner le dos à l’égoïsme supposé de l’homo economicus, mais c’est aussi, paradoxalement, faire un retour aux sources pour l’économie en tant que discipline. Il faut se souvenir que son fondateur, l’Ecossais Adam Smith, était un professeur de morale. Et qu’il considérait comme le grand-œuvre de sa carrière, non pas La richesse des nations, mais sa Théorie des sentiments moraux. Aux yeux d’Adam Smith, on ne pouvait bâtir une science de l’économie sans avoir, au préalable, posé de telles fondations. Nos comportements économiques ne sont pas dictés par le seul calcul d’optimisation, mais aussi par des sentiments. Ainsi avons-nous tendance à repousser une transaction qui nous semble injuste. Et la plupart des gens refusent d’investir dans une activité répréhensible ou immorale.

Selon Akerlof, nous nous identifions à des catégories sociales. Chacune d’entre elles a son échelle de valeurs et ses normes de comportement acceptables ou inacceptables. Les économistes ont raison : nous recherchons avant tout notre satisfaction, mais celle-ci passe par le sentiment d’être en accord avec ses idées. Il y a, on le sait bien, des consommations « éthiques », des boycotts.

Faire payer l’incivilité rend celle-ci acceptable.

Les économistes comportementalistes aiment raisonner sur des cas concrets. Il en est un qui est beaucoup commenté, c’est le suivant. Les directeurs des crèches de la ville de Haïfa, en Israël, exaspérés de voir tant de parents arriver en retard pour emmener leurs enfants, avaient décidé de mettre les retardataires à l’amende. Cela a eu l’effet inverse de celui recherché : les parents ont été encore plus nombreux à venir en retard. Explication des économistes comportementalistes : les parents ont considéré que puisque le retard avait un prix, il suffisait de l’acquitter. Ils payaient donc pour le droit d’être en retard. Le fait d’avoir introduit un prix à l’incivilité rendait celle-ci acceptable. « La nouvelle révolution en économie, écrit Ricardo Hausmann, directeur du Centre international de Développement à Harvard et ancien ministre à la planification du Venezuela, peut trouver une place pour des stratégies basées sur des idéaux et des identités, et pas seulement des taxes et des subventions ».


Brice Couturier
Le 19-01-2018
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