Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Qu'est-ce que l'économie comportementale ?

Le « paternalisme libertarien » préconisé par le Prix Nobel d’économie 2017, Richard Thaler, est accusé de vouloir nous pousser à faire ce qui est bon pour nous. Inconsciemment ?

Quelles sont les implications politiques de l’économie comportementale, dont j’ai commencé à décrire les principes de base hier ? Comment pousser les gens à adopter des comportements vertueux ? A changer leurs habitudes, d’une manière qui soit non seulement bénéfique pour leur communauté, leur quartier, mais pour eux-mêmes ?

Agir sur les architectures de choix plutôt que sur « command and control ».

La méthode politique classique, c’est le bâton et la carotte. La stratégie du bâton : l’Etat administre des amendes aux récalcitrants, par exemple lorsqu’ils s’obstinent à ne pas attacher leur ceinture de sécurité. Il recourt aussi aux taxes dissuasives, par exemple sur le tabac. Stratégie de la carotte : l’Etat subventionne les activités qu’il approuve, comme les énergies renouvelables ou les voitures à moteur électrique. Ce faisant, il s’adresse à nous comme si nous étions des agents parfaitement rationnels. Comme si, en face de toute décision, nous commencions par évaluer notre intérêt, afin de le maximiser, comme raisonnaient les économistes depuis les débuts de cette science, au début du XIX° siècle.

Mais l’économie comportementale, je le disais hier, considère que nous ne sommes pas de tels calculateurs. Qu’une partie importante de nos choix, de nos décisions, est dictée non par le « Système 2 », celui qui prend le temps de raisonner, mais par notre « Système 1 », celui qui est affecté de toute sorte de biais cognitifs, d’automatismes, d’associations d’idées plus ou moins judicieuses ; de paresse aussi. Et que, par conséquent, les dirigeants politiques doivent non seulement tenir compte de notre part d’irrationalité, mais même tenter de la prévoir, lorsqu’ils veulent nous pousser vers les comportements qui leur semblent souhaitables. C’est la technique du « nudge » ou petit coup de pouce, donné pour inciter à bien faire, mine de rien. Il est alors question d’agir sur les « architectures de choix », de manière à favoriser ceux qui paraissent les plus raisonnables.

Nudge, la méthode douce pour inspirer la bonne décision » publiée en traduction française, chez Vuibert en 2010, va être réédité. Pour une excellente raison : l’un de ses deux coauteurs, Richard Thaler a reçu le Prix Nobel d’économie le mois dernier. Avec Thaler, qui est considéré comme le « pape de l’économie comportementale », c’est manifestement cette discipline relativement neuve, que les jurés de l’Académie des Sciences de Suède ont voulu couronner. Dans les pays anglo-saxons, ce livre, Nudge, a été un best-seller. Et le coauteur de Thaler, Cass Sunstein, est considéré comme l’un des universitaires les plus influents des Etats-Unis. Barack Obama l’avait nommé à la tête de l’Office of Information and Regulatory Affairs, chargé, auprès de la Maison-Blanche, de réécrire les lois et décrets de manière lisible et intelligente. Il est, par ailleurs, l’époux de la fameuse essayiste Samantha Power, que le même Obama avait nommée ambassadrice des Etats-Unis auprès des Nations-Unies.

Nudge, coup de coude en anglais, coup de pouce en français... Des exemples de sa mise en œuvre pratique.

Premier exemple : Le gouvernement américain souhaite depuis longtemps limiter, dans les cafétérias des écoles et des universités, la consommation des sodas archisucrés et autres poulets panés, ou hamburgers bien gras, responsables de l’épidémie d’obésité qui frappe la population américaine. Préconisations de Richard Thaler et Cass Sunstein : 1° supprimer les plateaux 2° présentez les fruits en premier dans les libres-services. Spontanément, les élèves tendent à en prendre un, puis à prendre un plat. Les grands gobelets de sodas, qu’il faudrait aller chercher après avoir déposé son repas sur la table sont abandonnés au profit de l’eau, disponible en carafe sur les tables….

Autre exemple : comment inciter les gens à se déclarer donneurs d’organes ? En temps normal, on n’y pense pas. Il faut faire une démarche. On repousse à plus tard. La solution « nudge » : le proposer comme option à chaque conducteur venu faire renouveler son permis de conduire. Le moment d’y penser… Comment encourager le tri sélectif des ordures ? Afficher dans le local à poubelles la progression statistique de cette pratique dans le quartier. Pour leur propre estime, la plupart des gens préfèrent figurer parmi les citoyens éclairés que parmi les cancres et les retardataires.

Un paternalisme libertarien, qui déplaît tant à gauche que chez les libertariens...

Cette méthode du nudge a été qualifiée de « paternalisme libertarien » par ses promoteurs, Thaler et Sunstein. Paternalisme, parce qu’elle indique aux gens le bon comportement ; libertarien, dans la mesure où ils demeurent libres d’acquiescer ou de refuser le choix qu’on a privilégié pour eux. Après tout, on peut laisser la banane et préférer le triple hamburger au lard. Et on demeure libre de s’opposer au don d’organes. C’est le contraire de la stratégie dite « command and control », utilisée par les Etats autoritaires.

Mais le paradoxe, comme l’écrivait un journaliste du New York Times, c’est que ce paternalisme libertarien a le don de « terrifier à la fois les paternalistes et les libertariens ». Les conservateurs y voient le retour du Big Brother étatique, décidé à provoquer les comportements qu’il désire en manipulant les perceptions. Le fameux éditorialiste de radio Glenn Beck, qui se qualifie lui-même comme « conservateur et libertarien » a dit de Sunstein que c’était « le type le plus dangereux du moment ». A gauche, on juge l’économie comportementale encore « trop immature » pour qu’on lui abandonne la mise en œuvre de choix politiques.

Bref, même si l’application de la psychologie comportementale à l’économie connaît un moment de faveur, son application politique fait grincer des dents.


Brice Couturier
Le 8-12-2017
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