Novembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Entretien avec Hesna Cailliau - " Sous le déclin européen comme sous le chaos moyen-oriental, quantités de signes positifs permettent de garder foi en l’avenir " (5/5)

Cinquième et dernière partie de notre interview d'Hesna Cailliau.

Nous vivons une période où les tensions sont fortes et nombreuses entre l’Occident et le Moyen-Orient. Quelle est votre analyse de ce phénomène ?

Hesna Cailliau : La tension n’est pas seulement forte entre ces deux mondes, mais aussi au sein de chacun d’eux : tension entre musulmans radicaux et musulmans progressistes, entre Occidentaux radicaux et Occidentaux libéraux. Selon des enquêtes, plus d’un tiers des Américains sont des protestants fondamentalistes. Des formules à l’emporte — pièce comme celle de « croisade contre l’Islam », « d’Etats voyous »… sont révélatrices de cet état d’esprit. Tenues par des personnes qui ont des responsabilités politiques, elles ont des effets catastrophiques pour la paix dans le monde. On n’a pas l’habitude en Occident de passer la parole publique au tamis des conséquences. Or dans un monde interconnecté, un politicien, mais aussi un journaliste ou un écrivain… devrait penser, avant de parler, aux dommages collatéraux potentiels de ses déclarations. Il n’y a pas de liberté sans responsabilité, sans contrainte. Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. Quelle est la finalité de la liberté sous toutes ses formes sinon le bien commun ? De même, l’intégrisme ne touche pas seulement les croyants, mais aussi les athées. En France, la laïcité elle-même dérive en une idéologie : le laïcisme. Ce n’est plus seulement la séparation des pouvoirs et le respect de toutes les croyances, mais le rejet de toute religion considérée comme un obscurantisme, un obstacle au progrès. Cette dérive conduit beaucoup de musulmans à craindre que la laïcité dans leur pays ne conduise à terme à l’éradication de leur religion donc de leur culture. Cette crainte est partagée par tout l’Orient. L’Occident n’a pas pris la mesure de l’image négative que donne au reste du monde la libéralisation des mœurs : mariage pour tous, déclin de la famille, hédonisme sans limites, individualisme exacerbé… Huntington lui-même considérait le déclin moral comme plus grave pour l’Occident que l’économie ou la démographie. L’Europe est en panne parce qu’en perte de sens, elle n’a plus de vision, plus de grand projet mobilisateur à proposer, elle ne sait qu’édicter des lois et des règlements. Signe de la perte du sens des valeurs selon Tacite : « plus la chose publique est corrompue, plus il y a surabondance de lois » faisait-il observer dans son analyse de la décadence romaine. Cette perte de sens amène des jeunes Européens de souche à adopter soit l’idéologie mortifère des djihadistes, soit celle des partis d’extrême droite.


Quelles sont pour vous les raisons d’espérer ?

Hesna Cailliau : Sous le déclin européen comme sous le chaos moyen-oriental, quantités de signes positifs permettent de garder foi en l’avenir.Le changement viendra surtout grâce aux initiatives de la population civile et notamment de nos entrepreneurs. En voici quelques-uns :

- De nombreux reportages ou documentaires qui ne font pas la Une des médias montrent ces héros anonymes du quotidien qui partout dans le monde s’activent de façon discrète et silencieuse au niveau local ou régional et font des miracles dans tous les domaines.

- Le décloisonnement entre les disciplines : Que l’on soit sociologue, psychologue, économiste, physicien… on prend conscience de la nécessité de s’ouvrir à d’autres disciplines que la sienne pour élargir son champ de vision et de compréhension. Ce fut le vœu d’Edgar Morin voici déjà plusieurs décennies…

- La nouvelle alliance entre la science et la religion. Comme disait Einstein en son temps : « La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle ».La religion au sens étymologique du terme « religare » relier : se relier aux autres, à la nature à l’univers et à ce quelque chose qui transcende l’ego, quel que soit le nom qui lui est donné : Dieu, le Soi, le Tao... C’est en ce sens qu’Einstein se reconnaissait comme profondément religieux, mais non croyant. Croire ou ne pas croire en Dieu c’est toujours de la croyance. Or pour faire face aux immenses défis du 3° millénaire nous avons besoin de voyants non de croyants : des hommes et des femmes qui voit le réel en trois dimensions : en largeur et en profondeur.

- Le développement de la méditation dont on découvre les bienfaits. Ce temps de pause où la pensée suspend son vol permet de mieux maîtriser ses émotions qui voilent la réalité, de mieux exploiter ses possibilités et de retrouver de l’énergie. Constatant ses vertus, Christophe André, un pionnier en la matière, a introduit la méditation à l’hôpital Sainte Anne

- Le succès croissant des pèlerinages et des retraites dans les monastères,

- Le succès en librairie des livres de spiritualité,

- La prise de conscience progressive en Occident des limites de la raison : dans un monde de plus en plus complexe et mouvant, celle-ci n’apparaît plus comme la clé de sol pour répondre aux immenses défis du 3° millénaire. La raison en effet analyse, organise, modélise, synthétise, comptabilise, balise… mais elle n’est pas en elle-même créative, elle n’agit de surcroît que sur la croûte du réel, sur la surface émergée de l’iceberg, mais laisse de côté la partie immergée, la partie la plus importante et la plus pertinente, car c’est dans l’invisible que tout se joue. Kodak a disparu parce que ses dirigeants n’ont pas su prendre la mesure de l’essor du numérique. Le danger de ne s’attacher qu’à la croûte du réel est de s’encroûter !


Vos conseils à un dirigeant d'entreprise ?

J'en formulerai cinq.

1. Avoir les yeux tournés non pas tant vers le futur que vers l’invisible, vers les transformations souterraines et silencieuses plutôt que vers les événements sonores, déversés en permanence par les médias qui ne sont que l’écume des choses. Cela lui permettrait d’agir en amont avant que la fissure ne devienne crevasse.

2. Faire davantage confiance à son flair et à son intuition, ce qui implique de raisonner et de parler moins, de ressentir et d’observer davantage, pour pouvoir saisir les opportunités qui se présentent.

3. Plutôt que de forcer les choses, les accompagner à l’image du surfer qui utilise le potentiel de la vague pour progresser, mais qui sait aussi attendre la bonne vague.

4. Réveiller le poète qui sommeille en chacun de nous. Poète vient du grec « poïein » qui signifie créer. Il ne s’agit pas d’écrire ou de lire des vers, mais de retrouver la puissance imaginative du poète. La clairvoyance ne vient pas de l’analyse, celle-ci ne fait qu’informer et à la longue paralyse l’imagination. Ne voir le réel qu’à travers des faits des chiffres, des pourcentages et des sondages finissent par nous stériliser. Sans imagination, pas d’innovation possible.

5. Dans notre monde occidental qui souffre de trop de testostérone, le temps est venu de remettre à l’honneur la voie initiée par le féminin de l’être. « Connais en toi le masculin, mais adhère au féminin », recommande Lao — Tse.


Propos recueillis par Lionel Meneghin
Le 30-10-2017
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