Juillet 2018


« L’optimisme est une attitude contagieuse »

Docteur en Sciences de Gestion, professeur-associé à ESCP Europe et à l’École Supérieure des Affaires de Beyrouth, Philippe Gabilliet est spécialisé dans les domaines de la psychologie sociale, du leadership positif et des techniques de développement personnel. Au gré de ses interventions et ouvrages*, il défend l’optimisme comme vertu entrepreneuriale et managériale.

Dirigeant : Qu’est-ce que l’optimisme ?

Philippe Gabilliet : L’optimisme relève d’abord d’une fonction cognitive innée. Nous sommes tous dotés d’une capacité à nous projeter positivement. Ainsi, ce n’est pas parce qu’on s’est un jour cassé la figure que l’on renonce à marcher. On peut ensuite définir l’optimisme comme une disposition qui serait liée à notre structure de personnalité, notre éducation, nos expériences. Pour ma part, ce qui m’intéresse davantage, c’est l’optimisme comme posture délibérée, qui relève du sens de la responsabilité : je me donne les moyens d’aller susciter chez l’autre l’envie d’avancer.


D. : En quoi est-il intéressant de le transposer au monde de l’entreprise ?

P.G. : Dans la réalité de la vie des entreprises, l’optimisme se manifeste par un comportement collectif (employés, cadres, dirigeants) composé à la fois d’ouverture, de participation active et d’esprit constructif. Si l’attitude positive au travail se nourrit d’optimisme autant qu’elle l’entretient, c’est qu’elle finit par générer un climat mêlant naturellement : une grande clarté sur les buts poursuivis et les règles à suivre, un appui des acteurs entre eux, que ce soit dans l’action quotidienne ou en cas de problème, une atmosphère de défis à relever, nourrie par des marques de confiance réciproques. En fait, l’optimisme représente pour les entreprises trois avantages majeurs : il constitue un critère de choix pertinent en matière de recrutement de personnel, il est à la base de la construction collective d’une attitude positive au travail, et il est enfin un outil de management puissant au service d’un leadership positif et durable.L’optimisme est une attitude contagieuse. Si nous sommes optimistes pour les autres, nous leur donnons une impulsion pour l’être à leur tour.


D. : Il existe donc un lien étroit entre optimisme et leadership ?

P.G. : Oui, dans la mesure où le leadership est la capacité d’une personne à générer de la confiance chez les autres, à les fédérer, susciter leur enthousiasme autour d’une idée, d’un projet ou d’un objectif communs. Contrairement au charisme, qui est une disposition permanente, le leadership induit une dimension contextuelle : c’est la rencontre entre une personnalité et une situation donnée. C’est d’ailleurs pourquoi chacun, pour peu qu’il soit immergé dans le « bon » contexte, peut devenir un leader. C’est finalement une très bonne nouvelle : nous avons tous le pouvoir, à un moment ou un autre, de changer les choses. Il suffit d’identifier un projet concret dont nous pourrions prendre le leadership.


D. : L’optimisme est à la mode. Il « faut » être positif. N’y a-t-il pas dans cette injonction quelque chose d’agaçant, sinon de débilitant, voire de malsain ?

P.G. : Absolument. Mais ce que l’on invoque ici à tout bout de champ, c’est le positivisme. Un positivisme brandi de manière primaire comme un slogan.


D. : Quelle différence avec l’optimisme ?

P.G. : La différence est essentielle. Contrairement au positivisme, l’optimisme ne nie rien ; il ne minimise pas la situation — parfois fortement dégradée — du monde, ni la noirceur de certaines situations. Il prend même complètement acte de la réalité, pour mieux la transformer, avec des solutions adaptées. Il ne vise pas l’idéal ni le bonheur. Il cherche juste comment changer les choses, même à la marge, même de manière temporaire. L’optimisme est le contraire de cette candeur un peu niaise que l’on présente parfois comme une valeur. Il est la capacité d’interpréter les événements auxquels on se trouve confronté, de décider en situation d’incertitude pour se projeter dans l’avenir. Il s’agit donc d’une attitude exigeante, qui appelle des règles. Le positivisme n’est qu’une injonction, l’optimisme est un pari.


D. : L’optimisme est-il le contraire du pessimisme ?

P.G. : Optimisme et pessimisme ne s’opposent pas comme des contraires. En tout cas pas de manière exclusive l’un de l’autre. Nous avons tous une part d’optimisme et une part de pessimisme. Simplement, nous ne plaçons pas tous le curseur au même endroit. Le pessimisme est une ressource de précaution. Nos parents nous ont appris à ne pas traverser la rue sans regarder de tous les côtés, ou encore à ne pas nous approcher trop près d’une flamme. En cela, ils nous ont rendus pessimistes. Mais c’est pour nous protéger, parce qu’ils nous aimaient. En ce sens, on peut dire qu’il y a une forme de darwinisme dans le pessimisme : à l’âge de pierre, ou encore au moyen âge, les optimistes mourraient sans doute beaucoup plus jeunes que les pessimistes. Aujourd’hui, c’est différent : c’est l’optimisme qui est payant. Mais le pessimiste n’est pas pour autant une valeur négative. Il peut même, dans certains contextes, s’avérer très fédérateur. C’est le « Je vous promets de la sueur, du sang et des larmes » de Churchill. Il y a aussi des pessimistes fonctionnels. Certains postes exigent de ceux qui les occupent un sens aigu des réalités, voire un haut niveau de prudence et d’évitement du risque. On pense en particulier à des métiers concernant la sécurité des personnes, l’estimation des coûts, la gestion de fonds importants, le contrôle sous toutes ses formes, le respect des procédures et des normes techniques, etc. Dans ce genre de fonction, un pessimisme modéré peut même représenter une réelle ressource et un optimisme excessif un danger patent.


D. : Quels sont les marqueurs de l’optimisme ?

P.G. : Il y a trois niveaux d’expression de l’optimisme : la manière dont je parle (je déclare que « c’est possible »), la façon dont je vais traiter l’information (ce que je vais définir comme étant signifiant et la manière dont je vais le mettre en avant), la façon de décider.


D. : Et tout cela s’apprend ?

P.G. : En tout cas pas comme on le serine dans une certaine littérature managériale, à coup de stages de prise de parole, de gestuelle ou de théâtre. En revanche, il faut apprendre à identifier le type de situation, sinon LA situation, qui permettra au leadership de se révéler et de s’exprimer. Il s’agit donc d’un apprentissage par l’expérience. Et qui requiert également que l’on s’interroge sur ses propres capacités : quelle perception les autres ont-ils de moi, puis-je leur inspirer confiance, sur qui puis-je m’appuyer en priorité ?


* Éloge de la chance. Apprendre à saisir les opportunités de la vie (J’ai Lu, 2016).



Propos recueillis par Muriel Jaouen
Le 1-02-2018
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