Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Les causes du recul de l'internationalisme libéral

Croissance atone, mobilité sociale réduite, classes moyennes en déclin : les ingrédients du cocktail d’un reflux.

C’est devenu un lieu commun, mais l’idée garde une grande partie de sa pertinence : les années 1990, celles qui suivent la chute du Mur de Berlin et furent marquées par l’effondrement sur lui-même de l’empire soviétique, constituèrent l’apogée du modèle occidental.

L’euphorie et l’arrogance de l’Occident à cette époque, considérées rétrospectivement, pourraient prêter à sourire. L’esprit du temps pouvait être résumé alors par l’expression fameuse (et si maladroite) de Francis Fukuyama : « la fin de l’histoire ». Pour lui, le modèle démocratique et libéral devait être considéré comme le dernier mot de l’aventure humaine. Selon une lecture quasi providentielle de l’histoire, nous autres, Nord-Américains, Européens, Japonais, Australiens, avions atteint une sorte de perfection. Nos institutions politiques et nos modes de production et de distribution des richesses étaient tellement enviables que le monde entier allait s’y convertir. C’est ce que faisaient, à l’époque les petites nations d’Europe centrale. Un phénomène de contagion, irrésistible, était à l’œuvre. L’humanité unique était en marche.

D’autant que cet Occident, démocratique, riche, et pacifique, était en train d’imposer un ordre international basé sur ses propres valeurs, dont les autres appréciaient les avantages : des relations entre États régulées par des normes internationales reconnues, afin de reléguer aux poubelles de l’histoire les rapports de force ; des agences internationales destinées à favoriser l’ouverture réciproque et le commerce international. Le tout, garanti par l’hyperpuissance américaine, jouant le rôle d’une espèce de shérif international.

C’était il y a 25 ans et on a l’impression qu’un siècle entier est passé. Tant l’esprit de cette époque paraît éloigné de celui qui prévaut. Aujourd’hui, nous vivons non seulement la fin de l’ordre mondial libéral, mais le ver est dans le fruit, au plus haut niveau, à Washington même. « La démocratie libérale occidentale n’est pas encore morte », écrit Edward Luce. « Mais elle est plus proche de l’effondrement que nous souhaiterions le croire. Elle affronte son plus grave défi depuis la Deuxième Guerre mondiale. Mais cette fois, nous avons fait surgir l’ennemi à l’intérieur. Les meilleures traditions libérales de l’Amérique sont attaquées par son propre président. Nous avons nommé un pyromane responsable de la brigade des pompiers. »

Le livre qu’Edward Luce, journaliste au Financial Times, vient de publier, The Retreat of Western Liberalism, alimente le débat qui a lieu, depuis quelque temps déjà sur la crise de l’idéologie libérale mondialisatrice.

Celle-ci est désormais bien connue dans ses manifestations. Elle se caractérise par basculement de grands pays, comme la Russie ou la Turquie, dans le sens opposé à celui qui était attendu : non pas une transition vers une démocratie pluraliste et respectueuse des droits de l’homme, mais une marche vers des régimes nationalistes de plus en plus autoritaires, flirtant avec la dictature. En Occident même, elle prend la forme de partis populistes et souvent xénophobes, qui remportent des succès électoraux significatifs, quand ils ne sont pas déjà au pouvoir, comme en Hongrie et en Pologne. Aux États-Unis, et parfois en Europe, on observe une nostalgie pour un passé récent, d’autant plus chéri que la mémoire est trompeuse, mais qui garantissait, du moins, que les enfants vivraient mieux que leurs parents.

Mais le plus grand échec rencontré par le modèle libéral démocratique, et en tous cas le plus récent, c’est la pitoyable aventure des Printemps arabes. Ses initiateurs étaient de jeunes démocrates, des militants courageux des droits de l’homme ; qui tira les marrons du feu ? Les islamistes qui méprisent les droits de l’homme et considèrent la démocratie comme une impiété…

Si les manifestations de cette crise sont, en effet, bien connues. En quoi innove le livre d’Edward Luce ?

Sur un point : dans la détermination des causes de notre fatigue démocratique actuelle. Le carburant de la démocratie, à ses yeux, c’est la croissance et le fond du débat politique y porte, en réalité, sur le partage des richesses créées. Or, depuis la crise de 2008, qui est une crise transatlantique et non pas mondiale, insiste-t-il, la croissance stagne. En outre, la base sociale de la démocratie, ce sont les classes moyennes ; or celles-ci paient le prix de révolutions technologiques qui font disparaître les emplois moyennement qualifiés et de la mondialisation, qui transforme nos manières de produire et de consommer.

Tandis que la richesse se concentre au sommet, dans les mains d’une minuscule élite de winners, les instruments de la promotion sociale et de la mobilité des classes moyennes deviennent hors d’atteinte. Aux États-Unis, comme en Grande-Bretagne, les familles aux revenus moyens parviennent de moins en moins non seulement à offrir des études supérieures à leurs enfants, mais souvent même, à se soigner. Du coup, la stratification sociale tend à se figer — alors que la démocratie libérale était basée sur une promesse d’amélioration, individuelle et collective. C’est pourquoi aussi, le débat politique se tend, à mesure que la société se polarise. Luce observe que les 493 comtés les plus prospères des États-Unis, tous urbains, ont voté pour Hillary Clinton.

Dans ces conditions, la victoire de Trump, ou le Brexit ne doivent pas être compris comme des accidents, mais comme des présages d’un fléau qui menace toutes les démocraties libérales.


Brice Couturier
Le 1-09-2017
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