Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Entretien avec Hesna Cailliau - « Personne n’est plus intelligent que nous tous ensemble » (1/5)

Crédit photo : Alloua SAYAD
De père turc, de mère danoise et Française par mariage, Hesna Cailliau est universitaire et conférencière. Diplômée en Sciences politiques et en sociologie, elle intervient notamment à l’Apm (Association Progrès du Management) et pour HEC Executive Education sur des sujets portant sur les différences culturelles.

Dirigeant : Dans quelle mesure la religion influence-t-elle la culture d’un pays ?

Hesna Cailliau :« Nul ne connaît une culture, s’il ne connaît la religion qui la fait naître« disait Mircea Eliade, le grand historien des religions. Il souligne par cette phrase le lien indissociable entre la religion et la culture. Toute religion transmet en effet une culture et la culture est un ensemble de valeurs qui induit une vision du monde, de l’homme, de la société et aussi une conception du temps et un mode de pensée et de comportement spécifique. La culture vient d’un vieux mot sanscrit « kwel » qui veut dire la roue qui tourne autour de l’essentiel, autrement dit autour des valeurs. Croyants ou athées nous sommes modelés par nos traditions beaucoup plus que nous ne le pensons. Ce ne sont pas des vêtements que l’on peut mettre ou ôter à sa guise. Elles sont profondément enracinées dans notre conscience et dans notre mémoire collective. La croyance en l’universalité de nos valeurs est une naïveté inefficace dans les affaires lorsque l’on travaille à l’international. Sur le plan géopolitique, c’est la porte ouverte à des conflits sans fin. La culture américaine n’est pas exportable dans le monde entier parce qu’elle est fondée sur l’éthique protestante dont les quatre valeurs fondamentales sont : l’égalité des chances, la liberté et la responsabilité individuelle, le travail acharné et l’esprit de compétition. Il n’y a pas dans le monde de culture aussi individualiste que la culture américaine. Dans tout l’Orient, du Maghreb à la Chine en passant par le Levant, l’individualisme est haïssable. Les cultures orientales mettent l’accent sur le groupe, la tribu, le clan, le réseau et sur l’ordre social dont le corollaire est le culte de l’autorité et le respect de la hiérarchie. Au sein de l’entreprise, la coopération est une valeur ajoutée, non la compétition. « Personne n’est plus intelligent que nous tous ensemble », dit un adage. Pour un esprit cartésien, 2 et 2 font 4. Pour un esprit oriental, 2 et 2 = 22.


Dirigeant : Quelles sont les points communs entre les 3 monothéismes sur le plan culturel ?

Hesna Cailliau : Il existe indéniablement un tronc commun entre ces religions, nées toutes les trois dans les déserts du Moyen-Orient et partageant des mythes et des valeurs communes. J’en citerai cinq :

- L’éloge de la diversité et de la différence : « Dieu a créé des peuples différents pour qu’ils se rencontrent, se stimulent et se régénèrent mutuellement », dit le Coran. Le refus de la différence conduit à l’amalgame (Babel) ou au totalitarisme (Sodome et Gomorrhe). C’est pourquoi l’hospitalité, l’accueil de l’étranger sont essentiels pour ces trois religions. On retrouve dans leurs textes sacrés le commandement « d’aimer son prochain comme soi-même» et le prochain, c’est précisément l’étranger.

- L’éloge de l’humilité, condition de notre humanité :cette vertu cardinale est incarnée par Abraham, Moïse, Jésus et Mohammed.

- L’appel à la liberté : être libre ne consiste pas à faire tout ce que je veux, mais à me libérer de tout ce qui m’empêche de devenir celui que je suis : tel est le sens du Nom de Dieu révélé à Moïse dans le buisson ardent : YHWH. Tel est le sens aussi du « Kun » coranique : Sois. La prédestination n’est pas un sort implacable agissant de l’extérieur sur l’individu, mais le potentiel en chacun appelé à s’actualiser.

- L’existence d’une loi morale gravée dans la conscience de l’homme. Contrairement aux lois humaines multiples et toujours changeantes, cette loi intime est éternelle, immuable et vitale, analogue à la loi d’harmonie qui gouverne l’univers. Nous pouvons ne pas en tenir compte, mais nous ne pouvons échapper aux conséquences à savoir des désastres écologiques, des maladies psychosomatiques et des conflits sans fin. Selon les 3 religions, les valeurs d’une société qui ne sont pas adossées à cette loi morale ne peuvent tenir durablement. C’est tôt ou tard le règne du « chacun pour soi », l’autre devient un objet à manipuler ou à éliminer (exemple : Caïn tue Abel)

- La dimension spirituelle de l’être humain. Pour les trois religions monothéistes, l’homme est « corps, âme, Esprit », et l’Esprit est son bien le plus précieux. Il est la lumière qui éclaire son âme lorsqu’il est dans la confusion mentale ; il est le souffle qui lui permet de rebondir dans les épreuves ; il est le fil d’or invisible qui relie les humains les uns aux autres et au Vivant. L’esprit s’éprouve, mais ne se prouve pas.


propos recueillis par Lionel Meneghin
Le 10-07-2017
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