Octobre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Macron a-t-il enterré le clivage droite/gauche ?

L’élection d’un inconnu de 39 ans à la tête de la République française frappe de stupeur la planète internet. On semble découvrir que la France n’est pas seulement le pays des 1 200 fromages et des grands vins, mais aussi une start-up nation. Notre pays, que tous les French-bashers décrivaient hier encore comme irrémédiablement bloqué, incapable de retrouver une place dans un XXI° siècle, auquel il n’aurait rien compris, redevient soudain à la mode. Après la « cool Britannia » de l’époque Blair, est-ce au tour de la France de devenir « cool » ? L’avis des intellectuels publics non français.

Le plus fameux des intellectuels publics néerlandais, Ian Buruma, se demande si nous assistons à la fin du clivage structurant gauche/droite. Après tout, souligne-t-il, ce sont justement les Français qui ont inventé, au début de leur fameuse Révolution, cette manière de se compter ainsi entre partisans et adversaires du veto royal. Or, les deux finalistes de l’élection présidentielle française prétendent l’un et l’autre renvoyer le vieux clivage aux poubelles de l’histoire. Emmanuel Macron entend rassembler les progressistes, les partisans de la Réforme, de droite et de gauche. Marine Le Pen prétend parler au nom du peuple, des petites gens de France et son programme emprunte nombre d’éléments à la gauche radicale. Est-ce à dire qu’il faut abandonner le critère de différenciation droite/gauche ?

Ce serait oublier, estime Buruma, qu’il a été solidifié en France par l’Affaire Dreyfus. Deux conceptions, à cette époque, se sont opposées sur ce qui était décisif : la définition même de la nationalité. D’un côté, le sol et le sang. De l’autre, la citoyenneté politique. Or, le nouveau populisme identitaire, celui de Le Pen comme celui de Trump, recycle, à sa manière, le fond de l’idéologie des antidreyfusards. En se réclamant du «vrai peuple » contre «les élites mondialisées », il renoue avec les thèmes de la patrie trahie par les «cosmopolites » et «livrée aux “métèques”.

Cela pose à la gauche sociale-démocrate un problème de survie, estime Ian Buruma. Car les plus défavorisés se tournent dorénavant vers cette nouvelle droite. Si la gauche, dans toutes les grandes démocraties, a perdu progressivement les classes populaires, c’est qu’elle est devenue le parti des diplômés du supérieur. Elle a favorisé les grandes entreprises et le multiculturalisme. Il ne faut pas enterrer top vite le clivage droite/gauche, conclut Buruma. Et d’avertir : “Macron est plein de bonnes intentions. Mais si sa politique échoue, les nouveaux anti-dreyfusards viendront prendre leur revanche.”

En effet, et la plupart des autres réactions postées sur Project Syndicate tournent autour de la relance de l’Union européenne, où Macron est attendu. Ainsi Harold James, professeur d’histoire des relations internationales à Princeton, se réjouit que le vainqueur de la présidentielle ait été le candidat le plus favorable à l’idéal européen. Mais c’est pour ajouter aussitôt que, cet idéal, la majorité des électeurs français ne le partagent plus. L’euroscepticisme, voire l’europhobie ont alimenté le vote populiste. Tant Marine Le Pen que Jean-Luc Mélenchon ont développé des thématiques antiallemandes, dont les fondateurs du projet européen se seraient bien gardés, alors que la France sortait d’une guerre avec l’Allemagne. Plus grave encore, une partie des peuples a le sentiment que les élites nationales sont “manipulées” par “Bruxelles”. Les pays du Sud de l’Europe, auxquels la France ressemble de plus en plus, considèrent souvent la monnaie unique comme une “camisole de force”. Et ils imaginent que l’abandonner leur rendrait des marges de manœuvre.

Mais le paradoxe de la situation, c’est que les Allemands et les pays du Nord se sentent eux-mêmes “piégés”. Et Harold James d’invoquer alors la théorie du maître et de l’esclave de Hegel. Et d’attribuer à notre jeune et nouveau président la tâche du “saut dialectique” qui permettrait de sortir de cette fâcheuse situation… En termes moins philosophiques, cela consisterait, pour la France, à s’inspirer enfin du modèle allemand – l’économie sociale de marché – afin de créer enfin des emplois marchands. Pour l’Allemagne, à assumer enfin ses responsabilités en matière de Défense, en se mettant enfin à l’unisson de l’effort français en ce domaine.

Notez que si certains prônent encore et toujours le modèle allemand, sur le même site, Philippe Aghion, professeur au Collège de France et l’un de ces économistes qui chuchotent aux oreilles d’Emmanuel Macron, vante, lui, le modèle scandinave. Il combine, à ses yeux, deux idéaux. Celui d’une très grande flexibilité du travail et d’un encouragement à l’innovation, tous deux propices à la croissance. Plus un système de protection social universel qui suit l’individu tout au long de sa trajectoire de vie et qui lui permet de multiplier les essais personnels, en se sentant protégé par un filet de sécurité solide. La Suède a plus de 4 % de taux de croissance et un taux de chômage de 6 %. La France, une croissance inférieure à 2 % et un chômage égal à 10 %. Emmanuel Macron n’est pas un “intégriste du marché libre”, rassure Aghion. Mais un adepte de la Scandisolution.


À l’affût des nouvelles parutions sur les 5 continents, livres, revues, articles, imprimés ou numériques, Brice Couturier lit pour vous, avec l’appétit qui le caractérise, tout ce qui lui passe par la main et vous en propose la synthèse. Le Tour du monde des idées, c’est tous les jours à 11 h 50 sur France Culture.

Brice Couturier
Le 19-05-2017
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