Juin 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Comment marchent les hommes

Dans l’un de ses derniers ouvrages [1], en vingt-sept récits, Roger-Pol Droit raconte le rapport des philosophes à la marche : la marche à pied, mais aussi la marche de leur pensée. Car l’idée maîtresse de l’auteur, qui est aussi philosophe, c’est que la marche debout est sans doute la singularité la plus déterminante de l’espèce humaine. Et non seulement qu’elle est une singularité mais que nous lui devons la forme et la puissance de notre pensée. Entretien avec Laurent Quivogne.

Les anthropologues ont dit avant lui combien le fait de se redresser avait transformé l’homme. Roger-Pol Droit fait un pas supplémentaire en montrant ce qu’il y a de semblable dans ces deux activités humaines.

Lorsque je marche, j’élance ma jambe devant moi et me mets en déséquilibre, de sorte qu’un pas est d’abord une chute. Une chute rattrapée mais aussitôt recommencée, c’est-à-dire une suite ininterrompue de petites chutes. De même, penser philosophiquement – disons se questionner pour ne pas parler des seuls philosophes – c’est d’abord douter, écarter les certitudes pour laisser le champ libre à de possibles nouvelles réponses. Si je doute, alors je renonce à ce qui jusque là me servait d’appui, je perds l’équilibre. Une réponse va bientôt venir interrompre cette chute, réponse que je vais aussitôt questionner à son tour, à laquelle je vais même peut-être renoncer. Ce serait donc cette capacité à renoncer à notre stabilité qui ferait la puissance humaine, sa pensée et peut-être même le langage qui, lui aussi, va de déséquilibre en déséquilibre. Qu’il me suffise d’interrompre…

D’interrompre ma phrase pour que mon auditeur sente aussitôt le suspens et le déséquilibre. Car, au fond, cette influence de la marche se fait sentir dans toutes les activités humaines, en particulier toutes celles où la métaphore fonctionne : la marche de la pensée, ou son cheminement ; toutes ces choses qui marchent (ou ne marchent pas) ; et bien sûr la marche de l’entreprise. Puisque toute entreprise, affirme Roger-Pol Droit, est d’abord une volonté d’aller quelque part, le fait de se diriger vers des objectifs et donc aussi la nécessité de se mettre en cause, de se déstabiliser, dans un certain rapport avec l’espace et le temps.

Hegel, qui était pourtant l’archétype du philosophe qui ne bouge pas, toujours immobile ou presque, est celui qui a décrit la marche du monde, en montrant que chaque étape de l’histoire est traversée par des contradictions qui conduisent à l’époque suivante : de la monarchie à la révolution, de la révolution à l’empire, et ainsi de suite. L’histoire, grande entreprise humaine, serait donc bien en marche.

Chacun à notre échelle poursuivons pareil cheminement. L’auteur lui-même confie avoir toujours marché sur deux pieds, un à l’université, un dans les journaux. À la question « qui êtes-vous ? », il répond joliment : « une promenade entre les choses ». Joli cadeau qu’il nous fait que de pouvoir considérer notre vie comme une promenade, où toute chute n’est jamais qu’un pas de plus dans l’existence.


[1] Roger-Pol Droit, Comment marchent les philosophes, Editions Paulsen, 2016.




Laurent Quivogne
Le 16-05-2017
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