Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L'idée d'humanité commune

Le philosophe américain Michael Walzer a beaucoup apprécié le livre du Néerlandais Siep Stuurman, The Invention of Humanity. L'idée que nous appartenons tous à la même humanité est d'apparition relativement récente. Quelles en ont été les grandes étapes ?

Un article publié dans le dernier numéro de The Nation, un grand hebdomadaire intellectuel de gauche américain, a retenu mon attention. Parce qu’il est signé Michael Walzer. Un philosophe de 82 ans qui réfléchit, dans une optique de critique sociale, sur toute sorte de sujets. Cela va d’événements historiques, comme la création de l’esprit partisan, par les puritains anglais, à nos défis contemporains les plus actuels. Sa pensée n’est nullement éthérée, mais capable, au contraire, d’indiquer des directions, réalistes et morales à la fois, aux décideurs politiques. Michael Walzer, qui s’est toujours situé du côté de la gauche sociale-démocrate, ne fut jamais l’esclave de ses engagements. Et ce n’est pas un hasard s’il a été associé, durant un demi-siècle, à la direction éditoriale de la revue Dissent, — hostile à toute forme d’autoritarisme — même exercé au nom d’un pouvoir de gauche. Et donc anticommuniste.

Walzer a tenté, ces dernières années, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, de poser les fondements éthiques d’une politique étrangère démocratique. Il a tenté de poser les conditions d’une guerre juste, et a débattu de la question des moyens de légitimes de la mener, réfléchissant en particulier, sur l’usage de drones. Dernièrement, une polémique l’a opposé à ses amis de la revue Dissent, suite à un article dans lequel il accusait la gauche intellectuelle d’aveuglement et de complaisance envers l’islamisme radical.

C’est un esprit libre, qui a tenté de jeter des ponts, à l’époque de la critique communautarienne des thèses libérales de John Rawls, entre le formalisme de ce dernier et le risque du particularisme relativiste et conservateur existant du côté communautarien. D’un côté (Rawls), la société repose sur un pacte initial dans lequel les contractants sont censés tout ignorer de leurs positions sociales effectives. C’est bien artificiel. De l’autre (les communautariens), le lien politique est fondé sur une histoire particulière qui fait l’impasse sur la question de la justice en son propre sein. Cette affaire, qui a fait couler beaucoup d’encre sur les pages des revues universitaires, est aujourd’hui derrière nous. Mais c’est à partir des thèses qu’il a formulé à l’époque, dans les années 90 donc, que Michael Walzer, retraité de la prestigieuse université de Princeton, continue à penser le monde contemporain.

Et il vient de publier une critique d’un livre récemment paru, sur lequel j’aimerais, chers auditeurs, attirer votre attention, The Invention of Humanity – rien que ça – publié par un historien néerlandais.

Walzer est dithyrambique à propos de ce livre, dû à l’érudition de Siep Stuurman. Reconnaissez que ça donne envie… Stuurman fait l’archéologie de ce qu’il qualifie de « tournant anthropologique ». A savoir, la révolution intellectuelle qui fait que tous les hommes en sont venus à se penser comme appartenant à la même humanité. Cela nous paraît évident, mais c’est le fruit d’une longue histoire.

Comme les ethnologues l’ont relevé, les membres de nombreuses sociétés primitives se désignent eux-mêmes comme « les hommes » ; ce qui implique que les autres ne sont pas conçus comme tels. Et dans bien des sociétés modernes, il n’y a pas si longtemps, le racisme déniait à certaines populations leur dignité humaine. Par quels chemins sont passées les différentes cultures pour en arriver à notre actuelle unanimité ?

Deux noms sont à l’origine de cette révolution conceptuelle. Le Grec Hérodote, le « père de l’histoire » qui enquête sur les voisins au V° siècle avant Jésus-Christ, d’une part. Le Chinois Sima Qian, auteur du premier livre d’histoire complet écrit au début du 1° siècle avant Jésus-Christ, de l’autre.

Ces deux personnages furent tous deux de grands voyageurs. Notant scrupuleusement des descriptions des mœurs et institutions qu’ils croisaient en chemin, ils parvinrent à la même conclusion : comme ces supposés «barbares », malgré leurs différences, nous ressemblent ! Sima Qian, en particulier, remarqua combien le mode de vie des nomades vivant au nord de la Grande Muraille, était rationnel et bien adapté à leur environnement.

Ensuite, on saute aux franciscains et dominicains envoyés par leurs ordres pour convertir le Nouveau Monde, au XVI° siècle. Certains d’entre eux se métamorphosent sur place en anthropologues. Bernardino de Sahagun avait déjà été mis en lumière par le regretté Tzvetan Todorov. Ce moine franciscain, envoyé au Mexique en 1529, à 29 ans, pour y enseigner le latin aux fils de la noblesse indigène (au collège de Santa Cruz à Tlateloloco), apprend la langue des Aztèques ; il collectionne les discours moraux nahuas. Il travaille à une histoire de la conquête espagnole vue par les indigènes, en recueillant les souvenirs de personnes âgées. Rédigeant une Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, il « donne une voix aux colonisés », comme on dirait aujourd’hui.

Le tournant anthropologique se poursuit avec la naissance de l’anthropologie universitaire. Siep Stuurman étudie en particulier la critique du « racisme scientifique », dont les nazis n’avaient pas le monopole, par Franz Boas, « le père fondateur de l’anthropologie américaine » et Ashley Montagu, anthropologue britannique. Ce dernier publie, en pleine guerre avec le Reich hitlérien, un livre remarquable intitulé : Le mythe le plus dangereux : l’idée erronée de race.

Michael Walzer tombe en désaccord avec Stuurman sur un point : l’idée d’humanité commune n’est pas une construction théorique, élaborée au fil d’un développement intellectuel. Pour lui, il ne s’agit pas d’une « invention », mais d’une « découverte ». Elle procède de l’observation honnête de ces « autres » dont on découvre, lorsqu’on fait preuve d’honnêteté, qu’ils ne diffèrent que de manière superficielle.


À l’affût des nouvelles parutions sur les 5 continents, livres, revues, articles, imprimés ou numériques, Brice Couturier lit pour vous, avec l’appétit qui le caractérise, tout ce qui lui passe par la main et vous en propose la synthèse. Le Tour du monde des idées, c’est tous les jours à 11 h 50 sur France Culture.


Brice Couturier
Le 20-10-2017
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