Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Une entreprise peut-elle être performante sans être citoyenne ?

Quelle est la place de l'entreprise dans la société ? Eléments de réponse tirés de la philosophie.

La conscience des dirigeants d’entreprises quant aux tenants pluriels de leur activité semble aujourd’hui acquise. Mais de la conscience à l’engagement, il reste un pas conséquent qu’il n’est pas facile de franchir. La performance d’une entreprise reste quasi strictement évaluée par le profit qu’elle génère et il va toujours de soi que l’entreprise doit être performante avant d’être citoyenne ; ce qui ne peut que continuer de reléguer cette citoyenneté à la marge de sa raison d’être. Le Centre des Jeunes Dirigeants s’est récemment lancé le défi de cesser les velléités en la matière, en entamant une grande campagne d’actions citoyennes. L’occasion d’approfondir le lien entre l’engagement citoyen des collaborateurs, la performance globale de l’entreprise et le bien-être sociétal. Le mot citoyenneté vient du latin civitas,signifiant « droit de cité », autrement dit droit de faire partie de la cité et droit/devoir d’y contribuer. La citoyenneté, c’est le toit commun, le toit que l’on choisit et que l’on bâtit ensemble. Autrement dit, la citoyenneté n’est pas d’abord un statut qu’on donne, mais un ethos personnel, un engagement à vivre ensemble et construire puis prendre soin d’un toit commun.

Au fond, si la citoyenneté devait être une question, elle serait peut-être la suivante : quelle société voulons-nous former ? Voilà une question de performance. Performer, c’est être en train de (se) donner forme. C’est ici que tout se joue et où un certain Jean-Paul Sartre nous éclaire malgré lui. Dans la citation qui suit, le mot « homme » peut sans mal être remplacé par celui d’entreprise : « L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Choisir d’être ceci ou cela, c’est affirmer en même temps la valeur de ce que nous choisissons. L’image que nous façonnons est valable pour tous et pour notre époque tout entière. Ainsi je suis responsable pour moi-même et pour tous et je crée une certaine image de l’homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l’homme[1]

La performance est toujours aussi représentation, mise en scène (qu’on pense seulement à la performance artistique). C’est pourquoi il en va de l’exemplarité. Performance et responsabilité sont indissociables : la responsabilité de l’entreprise ne porte pas seulement sur les conséquences sociales et sociétales de son activité, mais sur ce qu’elle donne à voir, le modèle auquel elle propose à la société des’identifier. Quelle forme est-ce que mon entreprise donne à voir, quelle société mon entreprise façonne-t-elle ?

En ce sens, performance globale d’entreprise et citoyenneté d’entreprise s’équivalent. La question devient alors : à quelle(s) condition(s) l’engagement citoyen des collaborateurs peut-il relever de la performance globale de leur entreprise ? Je dis « à quelle condition », car il me semble qu’il s’agit d’éviter les deux écueils de la citoyenneté par procuration et de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen. Une première typologie de l’engagement citoyen pourrait être la suivante (les cas pouvant se cumuler) :

— l’action individuelle, voire privée, d’un collaborateur, rendue possible par son organisation : mécénat de compétences ou tout autre temps aménagé pour l’engagement associatif du collaborateur ;

— l’action collective d’entreprise : une équipe mène ensemble une action sociale et bénévole ;

Pour admettre, dans ces deux premiers cas, que l’engagement citoyen personnel des collaborateurs participe à la performance globale de leur entreprise, il faudrait s’assurer qu’il soit valorisé et cultivé comme une compétence à l’égal des autresvsun épiphénomène, un divertissement, même noble.

— le métier citoyen : cas dans lequel l’engagement citoyen n’est plus hétérogène à l’engagement professionnel, mais fait partie intégrante de l’exercice du métier (et ce cas n’est pas réservé aux métiers de l’humanitaire). Ici l’engagement citoyen ne désigne plus une action particulière dans le champ social, mais unethoscivique qui s’exprime au travail, qui colore tour à tour la mission d’entreprise et la culture managériale ;

— l’écosystème citoyen : cas dans lequel l’entreprise œuvre de concert avec les associations, fondations d’entreprises et mairies pour poser les bons diagnostics et réaliser sa croissance non plus en dépit de son milieu mais à partir de ses forces et fragilités mêmes.

Ambitieux mais pas utopique, ce dernier cas requiert un véritable dialogue. Et il recouvre le concept de performance globale d’entreprise dans son acception la plus forte ; l’écosystème citoyen est l’autre nom du bien-être sociétal.



[1] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, éd. Gallimard 1996, pp.29-33.



Marion Genaivre est associée cofondatrice de l’agence Thaé.

Marion Genaivre
Le 23-10-2017
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz