Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Le doux parfum du bouc

« Le désir est mimétique : je désire ce que les autres désirent, parce qu’ils le désirent, comme des enfants qui, devant une montagne de jouets, se disputent bientôt pour un seul d’entre eux.

Car ces désirs convergents suscitent bientôt de la rivalité. Au point que, faute de pouvoir me distinguer – mes désirs étant en tous points semblables à ceux d’autrui –, je me sens pris dans une masse indifférenciée de laquelle je vais tenter de m’extraire en redoublant d’efforts.Cette rivalité grandissante fait bientôt que la société est sur le point d’exploser. La violence latente peut néanmoins se focaliser sur un objet unique, pour la sauvegarde de la société : le bouc émissaire. Le bouc émissaire qui devient tel, parce que justement il est différent – particularité physique ou mentale, exposition à la lumière, rôle particulier,… – et que, “ça tombe sur lui”. »

Telle est, à gros traits, la théorie du désir mimétique et du bouc émissaire de René Girard [1]. Elle trouve des échos particuliers dans notre société actuelle, notamment dans le spectacle que nous offre la campagne présidentielle.

C’est à grand peine qu’on cherche dans les médias, mais aussi dans les commentaires de nos semblables, des débats de fond sur les programmes. Au contraire, il s’agit d’éreinter tel ou tel candidat ou, au contraire, de sauver celui vers lequel incline notre préférence. Et quand ce n’est pas sur les candidats qu’on tape, c’est, au choix, sur les journalistes, sur la justice…

Dans l’expression « bouc émissaire », il y a le mot « émissaire », qui signifie « envoyé », autrement dit représentant ou porte-parole. L’émissaire parle pour nous ; ce que disent les uns et les autres – journalistes, juges, politiques – et qui les font s’attirer les foudres du peuple, sont aussi une émanation de ce peuple. Car l’hypothèse commode qui consiste à les considérer comme les envoyés d’une toute-puissance occulte – autrement dit l’hypothèse du complot – n’est qu’une tentative de nous déresponsabiliser et de, déjà, laisser le bouc émissaire s’éloigner de nous, chargé de nos propres fautes.

Ma conviction intime est que cette pente est une pente de violence. Que notre responsabilité est de ne pas s’y laisser glisser en ne participant pas à ces mouvements de vindicte, en refusant de cautionner, de transmettre les informations le plus souvent non vérifiées qui circulent sur tel ou tel et, tout simplement, de cesser de voir le monde d’une façon manichéenne : les bons d’un côté, les méchants, voire les monstres de l’autre.

C’est peu faire en apparence pour la société que de simplement se retenir ou même d’inciter ses amis à le faire ; c’est pourtant beaucoup, sans doute essentiel. C’est en tout cas respecter la vie dans ce qu’elle a de plus complexe, et donc de plus riche, en refusant les thèses simplistes. À commencer par celles qui entourent la normalité.

Nous avons eu d’abord le quinquennat d’un « président normal », c’est-à-dire d’un homme qui avait fait vœu de ne se distinguer en rien. Aujourd’hui, les déboires judiciaires d’un candidat sont présentés, par ses détracteurs, comme la suite logique d’un comportement « anormal », tandis que ses partisans le voient comme un acharnement sur un comportement « normal », c’est-à-dire partagé par le plus grand nombre. Signes supplémentaires d’un climat d’indifférenciation où se distinguer est prendre un risque. Il faut, paradoxalement, se fondre dans la masse et, pour les candidats, quand même émerger du lot.

Ce qui fait écho à chacun d’entre nous quand nous sommes sommés de nous épanouir, de révéler nos talents, de déployer notre potentiel et, en même temps, de rester dans certaines limites : ne pas trop s’enrichir, ne pas faire de bruit, de conflits, rester convenable…

Tout cela pour finalement en arriver à la conclusion que le spectacle de la campagne présidentielle, n’est jamais que le miroir de qui nous sommes, tous ensemble. Ce qu’il nous faudra bien accepter, pour commencer, afin de continuer à vivre ensemble.


[1] Ceci n’est pas une citation, mais un résumé personnel. Voir l’un des nombreux ouvrages de René Girard disparu en 2015, par exemple : Je vois Satan tomber comme l'éclair,Livre de poche, 2001


Laurent Quivogne
Le 22-03-2017
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