Mai 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Deux siècles d'entreprises citoyennes

« Charte de l’entreprise citoyenne », signée au Congrès national du CJD à Nantes en 1992
L’engagement citoyen du dirigeant a pris de multiples formes au fil du temps. Du paternalisme industriel aux laboratoires d’innovation sociale en passant par les fondations, le mécénat et l’actuelle mutation d’une économie sociale et solidaire qui fait bouger toutes les lignes, il s’en est passé des choses ! Petite tentative de synthèse…

C’est au départ, au début du XIX° siècle, pour lutter contre un turn-over concernant plus de 10 % des effectifs en main-d’œuvre que naquit le paternalisme industriel : en offrant des « avantages concurrentiels » (habitat, soins...) à leurs ouvriers, les dirigeants de l’époque entendaient les fixer et « discipliner ». Humaine donc forcément multiple, l’intention à l’œuvre derrière ce mouvement allait de la plus intéressée (la majorité des cas) à la plus généreuse, débouchant sur des expériences « utopistes » comme celle tentée par Jean-Baptiste André Godin (les poêles) et son étonnant Familistère de Guise. C’est l’époque où l’économie sociale balbutiante, héritière directe d’une église mise sur le banc de touche, se met en place à travers coopératives et mutuelles, puis plus tard, associations et fondations.

Faire avancer les choses

Les Caisses d’Epargne sont alors de véritables ONG, finançant jardins ouvriers et bains-douches et ces acteurs sociaux inventent en direct un modèle de gouvernance très différent du capitalisme (1 homme 1 voix, pas de distribution des dividendes, etc.). Modèle qui se verra conforté durant une bonne partie du XX° siècle par l’installation progressive de l’Etat Providence à la française. Ce qui n’empêche nullement les dirigeants de cette période de mener leurs propres réflexions sur des modèles d’entreprise à la fois capitaliste et sociale. Tandis que naissent au milieu du siècle des fondations d’actionnaires contrôlant des groupes aussi importants que Rolex, Tata ou Velux, lesquels protègent les dividendes et financent des causes d’intérêt général, des « patrons » s’unissent pour la première fois pour cogiter et faire avancer les choses : ensemble ! Ainsi, le premier, naît le CJD. De multiples réseaux d’entrepreneurs venant ensuite suivre une voie similaire.

Tous mécènes ?

« Si les fondations et le mécénat d’entreprise furent longtemps l’arbre qui cache la forêt, rappelle Isabelle Seghers, enseignante et écrivain, présidente de Prophil et spécialiste du mécénat d’entreprise. Ils furent pour certaines des cerises sur le gâteau ou des danseuses du président, on est passé depuis une quinzaine d’années d’une grande suspicion à une légitimité fondée sur le fait quela majorité des dirigeants s’engageant dans cette voie de la convergence des modèles économiques et philanthropiques le font désormais pour répondre à une véritable interrogation sur le don : au-delà de la com et des obligations actuelles en matière de RSE, qu’apporte à l’entreprise et aux collaborateurs cet engagement ?... Fierté d’appartenance, valorisation, ouverture d’esprit collective, le top étant sans doute représenté par les fameux laboratoires d’innovation sociale (20 % de l’ensemble). Favorisé par la fin de l’Etat Providence, ce mode d’engagement citoyen du dirigeant est aujourd’hui très inspirant, d’ailleurs, le mécénat d’entreprise a tenu son premier congrès le 20 septembre dernier ».

Dimension systémique

Parallèlement à ce courant particulier, au fil des dernières décennies, toute une réflexion fut menée sur les valeurs et le sens que pouvait porter l’aventure collective qu’est l’entreprise. Initiée, une fois encore (fin des années 80) par le CJD, cette réflexion devait déboucher sur la notion de performance globale qui représente, en soi, un engagement citoyen fort du dirigeant. « Nous étions alors bloqués à nous demander comment l’entreprise pouvait intervenir au-delà du simple champ du partage économique, se souvient Jacques Chaize, président du CJD de 1986 à 1988. En nous ouvrant sur l’Europe et en menant des travaux vers l’international, nous avons vu émerger les notions de réseaux et toute la dimension systémique qui nous ont conduits à découvrir que cette dimension citoyenne que nous souhaitions incarner recouvrait une responsabilité “sociétale” allant bien au-delà du simple facteur social. Sachant naturellement qu’à l’époque, il y a 30 ans, personne ne prononçait encore ce mot-là. C’est donc sur cette voie, qu’Alain Brunaud (88-90) a conduit le CJD, jusqu’à déboucher, à terme, sur la notion de performance globale ».

Et l’Economie Sociale et Solidaire ?

Avec la fin de l’état providence et la maturation conscientielle des individus comme des entités collectives que sont les entreprises, pour la première fois, les lignes bougent et les barrières tombent entre deux mondes qui jusque-là s’ignoraient totalement (hors mécénat et initiatives individuelles donc) : celui de l’économie sociale, perfusée de subventions et essentiellement « associatif » et le secteur privé. « A l’heure où les entreprises et leur personnel, en quête de sens, développent des formes de RSE de plus en plus ambitieuses, explique Christophe Itier, le président du Mouves (Mouvement des Entrepreneurs Sociaux), où l’action d’intérêt général est devenue mesurable et le cadre législatif adapté (les contrats d’impact social de mars dernier, entre autres), on voit de plus en plus de chefs d’entreprises privées gagner le terrain de l’intérêt général.Là où seules agissaient associations et fondations, de plus en plus d’entrepreneurs classiques (représentant déjà 20 % de l’ESS) peuvent désormais faire du but même de leur entreprise, une forme d’engagement citoyen ».


Jérôme Bourgine
Le 1-05-2017
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