Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

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Penser son époque avec Luc Ferry (1/2)

Crédit : Sylvia GALMOT
Luc Ferry s’efforce au travers de ses livres et conférences de nous donner des clefs pour mieux comprendre le monde et son devenir. Il signe un ouvrage sur le transhumanisme et l’ubérisation de l’économie. Le philosophe décrypte pour le magazine Dirigeant les enjeux de cette révolution qui va bouleverser nos vies.

Dirigeant : Vous avez consacré un essai au transhumanisme. Comment le définissez-vous ?

Luc Ferry : Le mouvement transhumaniste est un courant de pensée à la fois philosophique et scientifique qui nous vient des Etats-Unis. Il est encore très mal connu en Europe. Financé notamment par Google à coups de milliards de dollars, il a pris outre-atlantique une importance considérable, suscité des milliers de publications et de colloques, engendré des débats passionnés avec des penseurs de tout premier plan comme Francis Fukuyama, Michael Sandel ou Jürgen Habermas. Il vise d’abord à passer d’une médecine thérapeutique classique - dont la finalité depuis des millénaires était de soigner, de « réparer » les corps accidentés ou malades - au modèle de « l’augmentation » ou de l’amélioration du potentiel génétique de l’espèce humaine. De là l’ambition de combattre le vieillissement et d’augmenter la longévité humaine, non seulement en éradiquant les morts précoces, comme on l’a fait depuis XVIII ème siècle, mais en recourant à la technomédecine, à l’ingénierie génétique et à l’hybridation homme/machine, pour faire vivre les humains vraiment plus longtemps. Le but ultime serait de parvenir à réconcilier jeunesse et vieillesse. Vous connaissez l’adage : «Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ». En admettant que nous parvenions un jour à vivre vraiment plus longtemps, alors nous pourrions voir naître une humanité qui serait à la fois jeune et vieille, riche d’expériences dues à l’âge et cependant physiquement et intellectuellement performante.Pour le moment, rien de réel ne prouve que c’est possible pour l’homme, même si on a réussi à l’université de Rochester à augmenter de 30% la vie de souris transgéniques. Toutefois, qui peut dire à quoi ressembleront la technomédecine, les nanotechnologies, l’intelligence artificielle et la biochirurgie au siècle prochain ? Il faut anticiper dès maintenant les problèmes éthiques, politiques et métaphysiques que cette nouvelle approche de la médecine va poser.J’ajoute que le projet transhumaniste, contrairement à une idée reçue mais fausse, est fondamentalement animé par l’idée d’égalité, ce que symbolise d’ailleurs son slogan fondamental, « From chance to choice». Du reste, la loi de Moore s’applique aussi à l’économie de la santé. Par exemple, le premier séquençage du génome, réalisé en l’an 2003, a coûté 3 milliards de dollars. Il coûte aujourd’hui 2000 dollars et sera moins cher qu’une prise de sang lors de la prochaine décennie. Après la lutte contre les inégalités sociales liée à l’instauration de l’Etat-Providence, les transhumanistes pensent que le temps est venu de lutter contre les inégalités naturelles. La loterie génétique est aveugle, insensible, amorale et injuste et si la volonté libre des hommes peut la corriger ce sera un bienfait.


Dirigeant : Pourquoi vous intéressez-vous à ce courant en tant que philosophe ?

L.F. Parce que la première tâche de la philosophie est de penser son époque ! Hegel disait de la philosophie qu’elle est « son temps saisi dans la pensée » et passer à côté, c’est manquer l’essentiel. Aux Etats-Unis et en Allemagne, les meilleurs intellectuels se sont saisis depuis des années des questions éthiques, politiques et métaphysiques que pose le transhumamisme. En France, le monde intellectuel et politique est tiré en arrière par Daech. Il reste bloqué sur des débats du XIXème siècle : laïcité contre théocratie, universalisme contre communautarismes, république contre libéralisme, etc. Daech est certes une plaie qui faut combattre et soigner, mais, croyez moi, ce n’est pas le retour sanglant du fondamentalisme vers lemoyen-âge qui fera le XXIème siècle. Comme l’a dit Laurent Alexandre, dont je vous recommande au passage le livre, La mort de la Mort, on ouvre un Reich de 1 000 ans aux GAFA, à ceux qui maîtriseront les systèmes-experts. L’apologie de la IIIe République, des hussards noirs et des plumes Sergent major, c’est sympathique, mais notre temps, c’est la troisième révolution industrielle, celle des technosciences et de l’intelligence artificielle, celle du transhumanisme, des GAFA et de l’économie collaborative. Si nous laissons passer le train, si ne comprenons rien à ce qu’il transporte, nous serons tout simplement balayés par l’histoire et c’est toute la civilisation européenne, faite de liberté et de protection sociale, qui s’effondrera.


Dirigeant : Rousseau définit l’être humain par sa perfectibilité, c’est-à-dire pas sa capacité à se perfectionner et à s’extraire de la Nature. Le transhumanisme n’est-il qu’une étape de plus dans ce processus ?

L.F. : Oui tout à fait, en quoi il se réclame souvent non seulement de Rousseau, mais de Condorcet et de son fameux livre, « L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain» (1795). A l’encontre d’une idée reçue, l’ humanisme des Lumières, qui reprend largement à son compte l’idée d’une « perfectibilité » potentiellement infinie de l’être humain, ne se contente pas d’imaginer des changements politiques et sociaux, mais bel et bien aussi des progrès dans l’ordre de la nature, y compris humaine. Voici, à titre d’exemple ce que Condorcet dit à ce sujet dans son fameux essai : « L’espèce humaine doit elle s’améliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts et, par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de prospérité commune ; soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique ; soit enfin par le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut en être également la suite, ou de celui des instruments qui augmentent l’intensité et dirigent l’emploi des ces facultés, ou même dans celui de l’organisation naturelle ? En répondant à ces trois questions, nous trouverons dans l’expérience du passé, dans l’observation des progrès que la science, que la civilisation ont faits jusqu’ici, dans l’analyse de la marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances. » On ne saurait être plus clair : malgré le faible développement des sciences de son temps, c’est bel et bien déjà à une « augmentation » du potentiel naturel, et non seulement social et politique, de l’être humain que rêve Condorcet – où l’on voit que le transhumanisme peut, sans forcer outre mesure le trait, se réclamer d’une certaine tradition de l’humanisme classique qu’il ne souhaite au fond que faire croître et embellir. De là aussi le fait que le transhumanisme s’oppose non seulement à l’humanisme chrétien, mais aussi à toutes les formes de sacralisation de la nature, comme le souligne Max More dans sa Déclaration tanshumaniste des principes extropiens : « Nous allons plus loin que la plupart des humanistes classiques dans la mesure où nous proposons des modifications essentielles de la nature humaine » car, ajoute t il (dans un autre essai intitulé : On becoming posthuman), « L’humanité ne doit pas en rester là, elle n’est qu’une étape sur le sentier de l’évolution, pas le sommet du développement de la nature». Malgré cette continuité, le transhumanisme pointe en général quatre ruptures plus ou moins radicales avec les formes traditionnelles de l’humanisme : a) d’abord le passage du thérapeutique au méliorisme dont nous avons déjà parlé ; b) ensuite le fait que, quand il s’agit de passer du « subi passivement » au « maitrisé activement » (« from chance to choice»), l’échelle historique considérée n’est plus sociale, politique ou culturelle, mais c’est celle de la théorie de l’évolution, fort différente, qui fait ici référence ; c) un troisième élément est qu’aux yeux des transhumanistes, il n’existe pas de droits naturels liés à une quelconque nature humaine (ce que contesteront ses critiques traditionnalistes, à commencer par Fukuyama et Sandel) ; c) enfin, il est clair que l’amélioration de l’humanité ne vise pas seulement le social, le politique ou le culturel, ni même uniquement la nature environnante extérieure, mais bel et bien nos données biologiques « internes ». Il n’en reste pas moins qu’une filiation avec l’humanisme antinaturaliste de Rousseau ou Condorcet est à la fois réelle et assumée comme telle.

Propos recueillis par Lionel Meneghin
Le 13-03-2017
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