Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Entrepreneur citoyen : la réalité et les défis

Francis Dubrac
TRIBUNE - Entre la cité des 4 000 de la Courneuve et la Cité des Francs-Moisins à Saint-Denis (93) où il a toujours vécu, Francis Dubrac dirige la PME familiale de travaux publics, fondée par son grand-père en 1922. Il recrute sa main-d’œuvre sur place : 20 à 25 jeunes des cités par an. L’attachement à ce territoire souvent stigmatisé, il en a fait un facteur de dynamisme. Témoignage.

On est animé de bonnes intentions, mais est-on préparé à faire d’une belle intention une réalité tangible ? Cela requiert du temps et un mental à toute épreuve. Comme écrivait Gramsci,il faut avoir le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Etre dans une démarche citoyenne est une affaire de bon sens plus que de cœur. Afficher de bonnes intentions ne suffit pas. Même dans mon entreprise où nous avons pourtant de l’expérience en la matière, nous avons un taux d’échec de 50 %. Au-delà de l’annonce, la démarche citoyenne n’est pas un long fleuve tranquille, c’est un vrai travail au long cours.

“C’est notre devoir que de faire des efforts”

Lorsqu’on veut intégrer des jeunes en difficultés, il y a des difficultés des deux côtés de la barrière. Côté employeur persistent souvent de mauvaises habitudes, il faut le reconnaître. Trop souvent, l’on considère que les jeunes en recherche de travail doivent être souples, corvéables à souhait et réagir aux ordres. Chez nous, il faut d’abord convaincre nos encadrants souvent issus d’anciennes vagues d’immigration venus des campagnes d’aller à la rencontre de ces jeunes urbains formés à l’école de la République. Eux qui se sont battus pour s’insérer professionnellement ne les comprennent pas et ont tendance à dire : “Ce sont des feignants, y a rien à faire”. Je leur dis que c’est de notre devoir que de faire des efforts. Et ce n’est pas seulement une question sociale, cela nous amène aux questions judiciaires. Lorsqu’un jeune est aux prises avec les représentants de la Justice, ne pas hésiter à interpeller le Juge pour lui faire entendre raison. “Deux ans de prison, est-ce la bonne solution ? Le travail n’est-il pas plus bénéfique ? Le bracelet préférable à la prison”. Il m’arrive souvent de les questionner. Mais cela prend du temps et requiert des qualités à part. Ayant grandi et développé mon activité dans la banlieue, je suis familiarisé avec ce type de problématiques. Mais je pense aux chefs d’entreprise qui ne connaissent pas cet univers.

“La valeur de l’exemple”

Du côté des jeunes, lorsqu’on a toujours été habitué à la rue et à tenir les murs des cités, comme l’on dit, se frotter au monde de l’entreprise n’est pas évident. C’est un monde qui fait peur. Respecter les horaires, recevoir des ordres n’est pas quelque chose d’habituel. Pour parler leur jargon, “Il ne faut pas leur raconter”. A cela s’ajoute la pression collective. “Tu gagnes 1500 euros par mois alors que tu peux en gagner 500 par jour en pistant les flics”, entendent-ils trop souvent. Pas étonnant que les rechutes arrivent régulièrement. C’est très dur à supporter.

D’où l’importance de miser sur un binôme avec quelqu’un de l’entreprise, une personne ayant une vie paisible et positive. C’est ce que j’appelle la valeur de l’exemple, plus efficace que les leçons de morale ou les discours.

“Ce que l’Etat, l’école, n’a pas ou mal fait, l’entreprise doit le faire”

En ce qui concerne les clauses d’insertion professionnelle, bonne idée au départ, elles servent trop souvent à se glorifier. On comptabilise des heures, on s’en frotte les mains. Mais ce qui importe c’est de remettre concrètement les jeunes au boulot. Aller jusqu’au bout et ne pas s’enorgueillir sans suivi et souci de l’obligation de résultat.

Cela passe en entreprise par une vraie ambiance d’intégration, de nouvelles méthodes pour faire de l’entreprise citoyenne une entreprise vraiment connectée à la cité. Les jeunes en insertion sont semblables à des adolescents qui partent en vrille. Il faut parler, toujours parler, ne pas se décourager. C’est extrêmement prenant et difficile. Ce que l’Etat, l’école, n’a pas ou mal fait, l’entreprise doit le faire. Elle n’a pas le choix. Il en va de son renouvellement et… de son enrichissement.

Propos recueillis par Gilles Trichard
Le 7-03-2017
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz