Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Pourquoi il faut investir dans la culture ?

A quoi sert l’art ? Une question qui peut fournir un beau sujet pour le prochain bac de philo. Essai de réponse : et si l’art contribuait à resserrer le lien social ?

Enfant, Jean-Claude Decalonne découvre, parmi les disques de ses parents, Louis Armstrong ; il reste fasciné. Peu après, traînant dans une rue d’Auvers-sur-Oise, il est interpellé par un professeur, Claude Hérouin. Celui-ci lui propose de venir à l’école de musique qu’il vient de créer à Eaubonne ; le gamin acquiesce avec enthousiasme. A19 ans, il est embauché par un luthier et, en 1984, il ouvre son propre magasin atelier rue de Rome, à Paris : Feeling Music[1]. Un voyage au Japon lui fait découvrir que là-bas, tous les enfants apprennent la musique à l’école et s’en trouvent plus épanouis. En France, ce n’est le cas que de quelques 2 % des enfants, la musique étant essentiellement enseignée dans des conservatoires excellents, mais qui sont aussi des conservatoires de la ségrégation sociale : presque aucun enfant des quartiers défavorisés n’y a accès. Indigné, le luthier propose àdes directeurs de conservatoire d’agir. En vain. Par contre, la directrice de l’école d’Auvers et une élue locale l’écoutent. Il recrute un professeur, équipe une classe d’instruments, un premier orchestre est formé en 1999. Trois mois plus tard, il lance un autre projet au Collège des Explorateurs de Cergy. Ainsi naît en France la première classe d’orchestre d’élèves en collège. Une classe de 5e fut choisie et deux heures supplémentaires par semaine ont été dégagées par le Principal du collège. Feeling Musiqueet la Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale ont prêté les instruments nécessaires aux collégiens. Chaque élève a reçu l’instrument de son choix, pour les trois ans du projet, de la cinquième à la troisième ; il peut le conserver pendant les vacances. Une preuve de confiance qui renforce la confiance des élèves en eux-mêmes. `

L’école du respect pour soi et autrui

« On apprend tout simplement à vivre ensemble,explique Jean-Claude Decalonne. Les enfants apprennent le respect, pour le chef d’orchestre, mais aussi pour chacun d’entre eux et pour eux-mêmes. Nous avons eu l’adhésion de l’ensemble du corps professoral. On organisait un concert quelques mois après, et c’est la première fois que tous les parents venaient dans le collège. (…) Ils étaient là, pour voir leurs enfants en situation de réussite ; c’était un moment tout à fait incroyable. Les enfants ont joué l’Hymne à la joie de Beethoven, ils étaient tous très fiers. »

Le résultat scolaire a été vite évident :« à la fin de 3e, les jeunes ont tous réussi le brevet. »

Mais de telles initiatives dérangent la bureaucratie de l’Education nationale ! L’inspection a voulu tout arrêter. Il a fallu que le ministre intervienne en personne. En 2006, il y avait plusieurs centaines de classes-orchestres. Mais la bureaucratie continuait à freiner. C’est alors que Jean-Claude Decalonne entre en contact avec le VénézuélienJose-Antonio Abreu, fondateur en 1975 d’El Sistema, réseau national d’orchestres d’enfants et de jeunes du Venezuela. 250 000 enfants fréquentent ses écoles de musique, 90 % de milieux socio-économiques défavorisés. El Sistema utilise la musique pour la formation, la réadaptation, la prévention des comportements criminels et a permis à beaucoup d’enfants pauvres d’entrer dans l’élite du pays. Jean-Claude Decalonne décide de créer, sur le modèle des « Nucleos » vénézuéliens, des Maisons Passeurs d’Arts où serontaccueillis « les enfants de la sortie de l’école jusqu’à l’arrivée des parents, pour qu’ils puissent jouer environ 3 h par jour ».

En octobre 2013, une première maison Passeurs d’Arts a été ouverte en Bretagne grâce à l’engagement des responsables du Collège Sainte Marie, de Fougères. L’orchestre de 100 élèves a joué en avril 2016 au Stade rennais, devant 25.000 spectateurs. D’autres projets se développent à Garges, Grigny, Bondy, Paris et aussi à la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe.

De la culture des salades au patrimoine culturel

Jean-Claude Decalonne espère que chaque région accueillera une Maison Passeurs d’Arts, et il fait observer que ces Maisons peuvent diffuser aussi d’autres arts que la seule musique. Une opinion que partageraient certainement Marina et Paolo Tamai[2], deux entrepreneurs vénitiens qui se sont engagés dans la restauration du patrimoine et sa réappropriation par les citoyens. La culture des salades peut diffuser aussi de la Culture : les acheteurs de leurs salades sous enveloppe à la marqueOrti di Venezia (Jardins potagers de Venise) savent que leur achat finance une restauration. Tout a commencé en 2010 par la rénovation de la très populaire statue du Gobbo (le Bossu) près du pont du Rialto à Venise, puis de la statue du Pêcheur de Cesare Laurenti (1854-1936), du buste du Doge Gradenigo d’Antonio Gai (1686 –1769) et de l’un des portails de la Scala d’Oro du Palais ducal de Venise. Ainsi les supermarchés de la région deviennent-ils des lieux de médiation culturelle, où beaucoup de clients ont leur attention attirée vers des œuvres dont ils avaient souvent oublié l’existence s’ils l’avaient connue. Ce point répond à un problème de la grande distribution : comment proposer un plus, face aux ventes en ligne ?

Les Tamai ont monté, avec deux réseaux de magasins Coop, des visites à prix réduit de trois musées abritant des œuvres de Cesare Laurenti à Venise, à Mesola et à Trieste. Le contact avec les Musées de Trieste a fait naître une autre initiative intitulée « Adopte une pinacothèque ». Beaucoup de tableaux dorment dans les réserves. Paolo et Marina Tamai se sont associés à Coop Alleanza 3.0 pour créer lesOrti di Venezia per Trieste et restaurer six tableaux importants[3], ce qui permettra d’ouvrir au public un étage du Civico Museo de la Villa Sartorio. Cette opération d’un budget de 25 000 euros apporte du travail à quatre ateliers locaux de restauration. Les Tamai démontrent qu’une entreprise citoyenne peut investir dans la culture pour que son propre développement aille de pair avec celui du capital immatériel du territoire, rendu plus attractif pour ses habitants et ses visiteurs.



[1]http://www.feelingmusique.com

[2]http://www.gliortidivenezia.it

[3] http://www.gliortidivenezia.it/web/civici-musei-di-trieste-gli-orti-di-venezia-e-coop-consumatori-nordest-insieme-per-adotta-una-pinacoteca-attraverso-la-vendita-delle-insalate-gli-orti-di-venezia-per-tri/

André-Yves Portnoff
Le 1-03-2017
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