Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L'extrême gauche en France

Les mémoires d’un inclassable. Tel sera le titre du prochain livre de Christophe Bourseiller. Inclassable, voilà un qualificatif qui n’est pas usurpé. Acteur, écrivain, chroniqueur à la télévision, producteur de radio, maître de conférences à Sciences Po… Christophe Bourseiller est un spécialiste reconnu des courants en marge de la société, des extrémismes et de la contre-culture. Il nous éclaire sur la situation politique du pays à quelques mois de l’élection présidentielle.

Dirigeant : Depuis une dizaine d’années, on ne parle que de crise, en particulier sociale. Qu’est-ce qu’une crise sociale selon vous ?

Christophe Bourseiller : Le thème anxiogène de la crise sociale nous accompagne principalement depuis 2008 pour être exact.On parle alors de crise de manière obsessionnelle. Rien de plus normal, car dans cette période, le spectre du krach de 1929 hante les esprits et les médias. Il est vrai que la plupart des commentateurs se contentent de supputer qu’une baisse du niveau de vie pourrait plonger les peuples dans une colère sociale. C’est une grille de lecture marxiste : le prolétariat est historiquement, dit Marx, le moteur de la révolution, car le prolétaire n’a rien à perdre, sinon ses chaînes. Donc si le niveau de vie d’un pays baisse et passe sous un certain seuil de dangerosité, la crise sociale éclate mécaniquement. La Grèce valide apparemment ce schéma. En Grèce, les fonctionnaires et les retraités ne sont plus payés et ça a explosé à partir de 2009. Mais pourquoi une crise n’a-t’elle pas éclaté en Irlande ? Pourquoi les Irlandais n’ont-ils pas tout cassé ? En France, les grèves de 1948 (Régie Renault) et les événements de mai 68 invalident cette interprétation marxiste, puisque ces puissants mouvements sociaux se sont déroulés dans une période d’expansion. Surveiller le niveau de vie sert-il dans cette perspective à quelque chose ?Ce n’est pas parce que les travailleurs s’appauvrissent que la crise advient nécessairement.


D. L’année 2016 a été marquée par de nombreux événements en réaction contre la loi travail. Avons assisté à ce moment à une crise sociale au sens où vous l’entendez ?

C. B. : On observe trois types de mouvements populaires. D’abord les mouvements politiques, portés par des thèmes exclusivement politiques. Cela a été le cas en 2014 avec Ukraine où il s’agissait de savoir si le pays devait se tourner vers l’Union Européenne ou vers la Russie. Puis il y a les mouvements sociétaux. Un exemple : la manif pour tous, en réaction au mariage homosexuel. Enfin, il y a les mouvements sociaux, où la revendication porte sur le niveau de vie et les salaires. Ainsi la crise tunisienne en 2011. Mais tous les mouvements sociaux ne sont pas des crises. C’est une question d’amplitude et d’intensité. Pour qu’il y ait crise sociale, il faut que le pays soit paralysé : plus de transports, plus de courrier, magasins fermés, arrêt des échanges économiques… La dernière crise sociale en France date de mai 68. Le mouvement du printemps dernier n’a pas atteint le niveau de mai 68, même s’il faut reconnaître que c’est l’épisode social le plus grave depuis cette date.


D. : Dans cet épisode d’opposition à la loi travail, quelles forces politiques étaient à l’œuvre et quelles étaient leurs objectifs ?

C. B. : Le mouvement contre la loi travail est une action réfléchie et concertée. La gauche de la gauche (Parti Communiste, Front de Gauche, frondeurs du Parti Socialiste) et l’extrême gauche révolutionnaire étaient à la manœuvre. L’objectif était de marquer la cassure avec la gauche modérée (Parti Socialiste, Parti des Radicaux de Gauche) actuellement aux commandes du pays.La gauche de la gauche et l’extrême gauche sont capables de faire descendre des milliers de personnes dans la rue, car de nombreux militants de ces organisations pratiquent depuis longtemps une stratégie d’entrisme. Il s’agit pour eux d’entrer de manière concertée dans une organisation « large » pour propager leurs idées. Ainsi, depuis 1989, Force Ouvrière est sous le contrôle des trotskystes lambertistes (voir encadré). De même, l’union syndicale Solidaires est aujourd’hui dirigée par des militants proches de la Quatrième Internationale. Les trotskystes pèsent aussi sur la CGT (les militants de Lutte Ouvrière adhèrent tous à la CGT). A la gauche de la gauche, ils sont aussi présents dans un courant du PS,Un monde d’avance qui rassemble des personnalités comme Benoît Hamon ou encore William Martinet, l’actuel président de l’UNEF, syndicat étudiant opposé à la loi travail. La stratégie de l’extrême gauche se résume à appeler à la grève, première étape de la révolution. Et parfois, les slogans qui sont lancés rencontrent les craintes des Français. Cela a été le cas au printemps dernier avec la loi travail. La colère s’est cristallisée. Une crise sociale, c’est un coup de colère irrationnel de la population, accompagné par les agissements de groupes et d’organisations qui luttent pour instaurer la révolution. Certes, il ne faut pas sombrer pour autant dans le complotisme. Les séismes sociaux ne sauraient avoir lieu sans une réelle bouffée de colère collective. Syndicats et partis politiques ne font que surfer en aval, sur une vague préexistante.


D. : Les syndicats contestataires sont particulièrement influents en France. Comme historien, comment expliquez-vous la persistance de cette radicalité syndicale dans notre pays ?

C. B. : Contrairement à l’Allemagne ou au Royaume-Uni, le syndicalisme français a toujours été pluriel. En France aujourd’hui, il y a un syndicalisme de proposition (CFDT, UNSA, CFTC, CFE-CGC)et un syndicalisme de confrontation (FO, Solidaires, FSU et depuis peu la CGT). Il faut noter qu’avant Philippe Martinez, la CGT était traversée par des courants divers ; elle n’était pas fermée aux réformes. Mais l’arrivée du nouveau secrétaire général a été marquée par la montée en puissance dans l’appareil confédéral de l’extrême gauche. La propre directrice de cabinet de Martinez, Elsa Conseil, n’est-elle pas membre du NPA ? Ce qu’il faut comprendre, c’est que la radicalisation de la CGT n’est pas une réponse aux évolutions du contexte socio-économique du pays : elle est uniquement le produit des luttes de pouvoir qui ont lieu dans le microcosme de la direction du syndicat. N’y a-t-il pas là un décalage entre la réalité du corps social et les discours et positions tenus par la CGT ?


D. : Comment expliquez-vous cette contradiction entre la force de l’extrême gauche dans la rue et sa faiblesse sur le plan électoral ?

C. B. : L’extrême gauche ne s’intéresse pas à l’élection ; cette dernière n’est pour elle qu’un simple moyen statistique de mesurer son influence. Elle s’intéresse d’ailleurs davantage à ses scores sur le plan local que sur le plan national d’ailleurs. La seule chose qui mobilise véritablement l’extrême gauche, c’est la perspective de provoquer une crise sociale. A ce titre, l’arrivée au pouvoir d’un parti d’extrême droite serait pour elle un chiffon rouge, l’occasion de faire descendre le plus grand nombre de personnes dans la rue.


D. : Les résultats de l’élection américaine ont été un véritable choc. En France, un parti d’extrême droite semble promis au second tour. Mais peut-il vraiment l’emporter ?

C. B. : La présence d’un parti d’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle est loin d’être assurée. Nous avons cependant assisté avec l’élection américaine à une faillite générale des instituts de sondages. Donc restons prudents ! Et puis contrairement aux États-Unis, l’élection présidentielle en France est subordonnée à deux tours, puis à une élection législative quelques semaines plus tard. Les électeurs peuvent éventuellement se mobiliser au second tour pour barrer la route à un candidat qui leur déplaît. Ainsi la victoire d’un parti populiste en France est moins facile que dans le système américain. Néanmoins, si l’extrême gauche pèse sur la société par le biais de l’entrisme, par sa capacité à infiltrer des organisations et à inoculer ses idées, la force de l’extrême droite réside dans le populisme, dans l’appel constant aux intérêts du peuple contre ceux d’une élite. Une constante référence au peuple, des slogans démagogiques, un leader charismatique : voilà les trois critères qui permettent de qualifier un parti de populiste.Si l’extrême gauche peut provoquer une crise sociale dans le pays, l’extrême droite peut en être la bénéficiaire.


Propos recueillis par Lionel Meneghin
Le 31-01-2017
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