Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Science fiction, utopies et prospective

Pourquoi une revue de prospective comme Futuribles consacre-t-elle deux numéros successifs à la science-fiction et aux utopies ? Parce que, répond Hugues de Jouvenel, « à trop brider l’imagination afin de ne pas être taxés de spéculations fantaisistes, peut-être nous condamnons-nous à une certaine myopie dans l’exploration des futurs. »

L’économiste Gérard Klein rappelle que la littérature d’anticipation est apparue à la fin du XVIIe siècle et que Restif de la Bretonne publiait L’An 2000 en 1789 : « La science-fiction transcrit poétiquement des idées généralement émises par des spécialistes. » Contrairement à ce que l’on pense souvent, les auteurs s’efforcent de décrire un avenir qu’ils redoutent ou souhaitent en s’appuyant sur des éléments aussi sérieux que possible. Ils ont eu des intuitions remarquables. Ainsi le dessinateur et écrivain Albert Robida (1848-1926) a-t-il dressé de l’avenir « un tableau éblouissant par sa pertinence dans sa trilogie d’anticipation, Le Vingtième Siècle (1883), La Guerre au vingtième siècle (1887), Le Vingtième Siècle. La vie électrique (1890). Il a tout prévu, de la télévision aux chars d’assaut. » Il a décrit le commerce électronique alors que tant d’experts niaient son avenir encore il y a quinze ans. Plus près de nous, l’américain Murray Leinster (1896-1975), annonçait en 1946, que tous les foyers seraient équipés de logiques, « terminaux équipés d’un clavier et d’un écran permettant de communiquer entre eux par visiophonie, d’avoir accès à d’immenses banques de données et à tous les réseaux de télévision. » Ainsi la science fiction peut-elle constituer, selon Gérard Klein, « un mode utile de décrassage intellectuel là même où le réaliste conclut à l’invraisemblance : et si ? »

Pour les sociologues Corinne Gendron et René Audet, « la science-fiction est un véritable laboratoire non seulement pour penser le futur, mais aussi pour questionner le présent. (…) ses oeuvres nous entraînent sur des chemins que n’osent emprunter les sciences sociales et enrichissent, ce faisant, non seulement notre vision, mais notre compréhension du monde. » Mais les ouvrages de science-fiction explorent un seul futur plus ou moins vraisemblable alors que le credo de la prospective est qu’il y a à chaque instant une infinité de futurs possibles, les « futuribles », ce qui laisse, aime rappeler Hugues de Jouvenel, de grands espaces de liberté pour l’homme d’action.

L’utopie a également un lien fort avec la prospective qui n’aurait pas d’intérêt pratique si l’avenir nous laissait indifférent : c’est parce qu’il y a des futuribles que nous voulons absolument éviter et, au contraire, des futuribles cibles que nous souhaitons atteindre, que la prospective stratégique est utile à l’homme libre, à l’entrepreneur, au politique. L’urbaniste Jean Haëntjens explique que les utopistes se sont toujours intéressés aux villes, convaincus que « le cadre urbain a le pouvoir de changer l’homme, parce qu’il fourmille de détails - la dimension des places, la beauté des façades, la largeur des rues, le calme des jardins, les ombres et les lumières - qui ont une grande importance. » A la différence de l’idéologue qui inscrit « son projet dans une théorie générale de l’Histoire, l’utopiste veut d’abord le tester à petite échelle, dans les détails de la vie quotidienne. »

Le numéro spécial porte essentiellement sur les utopies urbaines des XIXe et XXe siècles. Au XIXe « ses protagonistes peuvent être partisans du progrès technique (Fourier, Saint-Simon), militer pour le retour à la nature (Thoreau, Emerson) ou œuvrer pour la culture. Et chacun de ces courants conduit à un urbanisme différent : l’urbanisme « fonctionnaliste » et les grands ensembles, les cités-jardins et l’urbanisme pavillonnaire, la réhabilitation des quartiers historiques et le « retour à la rue ». Cet élan atteint son point d’orgue avec les grandes réalisations utopiques que furent les villes de Brasilia et Chandigarh » (par Le Corbusier). Mais, constate Jean Haëntjens, « nos villes actuelles continuent de se construire, pour l’essentiel, sur des modèles urbains théorisés il y a près d’un siècle, eux-mêmes inspirés par des visions utopiques datant de 200 ans ! »



« L’invention de l’avenir : prospective et science-fiction », Futuribles, n° 413, juillet-août 2016, p. 29-

52. « Renouveau des utopies urbaines ». Futuribles, n° 414, septembre-octobre 2016. https://www.futuribles.com

André-Yves Portnoff
Le 30-01-2017
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