Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


La crise de l'Union Européenne

De la période 1989-2008 à celle qui s'est ouverte à partir de la crise financière, l'UE est passée "de l'ombre à la lumière", selon l'historien et politologue Timothy Garton Ash.

Timothy Garton Ash est devenu l’un des plus fameux intellectuels britanniques à l’époque, assez lointaine, où j’assistai à son séminaire à Oxford, au début des années 90. C’était, en effet, l’intellectuel d’Europe occidentale qui connaissait le mieux l’Europe centrale, si l’on excepte les dissidents réfugiés à l’Ouest, tels que François Fejtö ou Czeslaw Milosz. La Mitteleuropa, ce « morceau d’Occident kidnappé », comme disait Kundera, longtemps coupée de nous par le Rideau de fer, venait de retrouver l’indépendance nationale et la liberté à la faveur de la crise intervenue dans l’Empire soviétique. Les spécialistes étaient rares. Plus rares encore ceux qui avaient misé sur les dissidents.

Garton Ash avait vécu longtemps sur place – en Allemagne de l’est, d’abord, en Pologne communiste, ensuite. Mais il était aussi un assez bon spécialiste de la Tchécoslovaquie. Quoiqu’espionné en permanence par la Stasi – il a eu connaissance de son dossier, comme il l’a raconté dans son livre The File, il était parvenu à nouer des liens personnels étroits avec les grandes figures de la dissidence. En vieillissant, cet intellectuel britannique à barbe rousse, ressemble d’ailleurs de plus en plus à un dissident d’Europe centrale des années 80. Son air préoccupé et sa démarche hésitante rappellent Bronislaw Geremek, le grand historien polonais qui a négocié l’adhésion de son pays à l’Union européenne. Il y a ainsi des personnalités que leur sujet d’étude imprègne jusqu’au physique.

Imaginons, écrit Timothy Garton Ash, que j’ai été cryogénisé en janvier 2005 et que je sois sorti de cette hibernation à la fin de l’année 2016. Hé bien, le choc que je ressentirais à constater les changements intervenus en Europe en une dizaine d’années me tuerait sur-le-champ. A quoi bon, la cryogénisation !

En quoi les changements intervenus en Europe pourraient-ils provoquer un tel stress chez notre spécialiste britannique de la Mitteleuropa ? Parce qu’il y a – je cite « crise et désintégration de tous côtés ».

La Grèce, si fière de son adhésion précoce à l’Union européenne (en 1981) est plongée dans la misère. La zone euro tout entière dysfonctionne. Les jeunes diplômés espagnols sont devenus serveurs à Londres ou Berlin. Les Bac + 5 ou 6 portugais, émigrent au Brésil ou en Angola. En un mot, tous les pays du Sud sont affectés par un chômage qui frappe prioritairement et de manière massive leur jeunesse. L’UE n’a toujours pas de Constitution ratifiée par ses peuples. Un ancien héros du libéralisme hongrois, Viktor Orban, est devenu un chef d’Etat archéo-conservateur qui prône à présent la démocratie illibérale. Les contrôles aux frontières nationales au sein de l’espace Schengen ont été « provisoirement » rétablis – mais personne ne peut dire combien de temps va durer ce provisoire… Des vagues de migrants arrivent par centaines de milliers en provenance d’endroits en guerre ou en crise, où l’UE ne joue plus aucun rôle.

Garton Ash aurait pu évoquer le sommet russo-irano-turc. Ces trois puissances prétendent régler entre elles la question syrienne, sans rien demander aux Etats-Unis et encore moins à l’Europe. Les Conférences de Vienne, menées sous l’égide des Européens, n’ont abouti à rien… La révolution orange, en Ukraine, menée au nom des valeurs européennes et en vue d’une adhésion à l’Union européenne, a valu à ce pays l’invasion par la Russie et l’annexion d’une grande partie de son territoire. Les sanctions économiques, décidées par l’UE, n’ont pas fait reculer Poutine d’un pouce. Enfin, la Grande-Bretagne, la deuxième puissance économique de l’UE après l’Allemagne, et probablement sa première puissance militaire, a décidé de rompre les amarres et de faire bande à part.

Ce « glissement de l’ombre à la lumière », écrit Garton Ash, intéressera les historiens de l’avenir. Et, historien lui-même, notre homme de s’intéresser alors aux histoires de l’Europe aujourd’hui disponibles.

Les grandes fresques publiées durant la période 1989-2008 s’achevaient toutes, constate-t-il, sur des perspectives grandioses. A cette époque, en effet, l’intégration européenne apparaissait comme un mouvement irrésistible et exerçait sur ses voisins une attraction considérable. On se pressait à la porte du club européen. L’Europe semblait avoir inventé une formule politique garantissant à la fois la paix et la sécurité ; elle exerçait même sur son voisinage une influence pacificatrice : la perspective de devenir un jour membre du club apaisait les antagonismes. L’Europe connaissait une croissance suffisamment solide pour garantir le maintien d’un système de protection sociale unique au monde. L’Union européenne était gérée à partir d’un mode de décision politique collégial ultra-démocratique, qui se révélait efficace. Enfin, elle rivalisait avec les seuls Etats-Unis dans le domaine de la recherche et des technologies émergentes. C’était l’époque où l’on nous vendait la mondialisation heureuse : les Chinois pouvaient bien rester l’atelier du monde, pourvu que nous conservions, nous, l’innovation, la conception, le marketing et la finance…

Ces théories étaient liées à la fameuse « fin de l’histoire » de Francis Fukuyama, théorie selon laquelle l’humanité tout entière, à la suite de l’Occident, allait marcher vers l’unification par la conversion à la démocratie et au « doux commerce ». Ces illusions ont fait long feu…

Brice Couturier
Le 10-02-2017
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