Mai 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L'ère de la post-vérité

Lorsque tout le monde se met à mentir à tout le monde - ou arrange la vérité à son avantage -, la confiance réciproque s'effondre, entraînant les fondements mêmes de la société.

« Un sapin de Noël se demande ce qu’il a bien pu faire pour finir dans une poubelle ». Ou encore : « devant l’incapacité des instituts de sondage à prévoir quoi que ce soit, le ministre de l’Intérieur a décidé de convertir leurs locaux en centres d’accueil des migrants. » J’aime beaucoup également celle-ci, sortie quelques jours avant les élections présidentielles aux Etats-Unis : « Le parti républicain envisage de remplacer Trump par un clown tueur ». Déjà un peu ancien : « Michel Field reconnaît « une maladresse après avoir uriné sur une motion de défiance des salariés de France Télévision ». Beaucoup plus récent : « Pour lutter contre l’automatisation des emplois dans l’industrie, Donald Trump envisage de déporter massivement les robots au Mexique. »

Vous l’aviez deviné : ces quelques perles ont été pêchées sur des sites satiriques. En l’occurrence le Gorafi et son équivalent britannique Newsthump. Nous avons pris l’habitude de ces parodies d’information. Elles adoptent la forme d’un communiqué, d’une brève, mais leur énormité les fait reconnaître immédiatement pour des impostures. Personne ne peut les prendre au sérieux. Personne vraiment ? Je me souviens qu’un des rédacteurs du tabloïd américain Weekly World News confiait dans une interview : Nous savons qu’un certain pourcentage de nos lecteurs prennent nos délires hebdomadaires pour des faits avérés. Il faut dire que ce titre, disparu aujourd’hui, utilisait des montages photographiques. Comme dans le cas de ce B-52, disparu pendant la guerre du Vietnam, et qu’un astronome était censé avoir repéré et photographié sur un cratère lunaire…

« Il y a une sorte d’erreur stupide que seuls commettent les gens intelligents, écrit cette semaine dans The New Statesman, Laurie Penny. C’est la conviction qu’il suffirait d’établir sobrement les faits pour l’emporter dans un affrontement avec un mensonge facile et réconfortant. » Nous sommes bien placés pour le savoir, nous qui sommes en période de campagne électorale : des faits aussi incontestables que le coefficient de Gini montrent avec précision l’état des inégalités dans notre pays, permettent de constater sa stabilité dans le temps et de nous comparer sous cet angle aux autres pays développés. « Nous sommes entrés dans une nouvelle époque du débat politique, une époque que nombre d’experts ont sous-titré « l’âge de la post-vérité ». Moi, je préfère la penser comme l’âge des foutaises. » (The Age of bullshit »). (Laurie Penny)

C’est vrai ! Depuis la victoire du Brexit et l’élection de Donald Trump, deux résultats électoraux qui ont surpris les experts, l’expression « post-truth » (post-vérité) a fait une entrée fracassante dans le vocabulaire journalistique. Pourtant, le fait que des victoires électorales aient été obtenues grâce à des mensonges ou à des promesses intenables n’est pas une nouveauté. Pourquoi parler de « post-vérité » plutôt que de boniment et de mystification ?

Il y a douze ans, paraissait un livre intitulé en anglais L’Ere de la post-vérité. Malhonnêteté et tromperie dans la vie contemporaine. Son auteur, l’essayiste américain Ralph Keyes, est un spécialiste de l’analyse sociale du langage, un traqueur d’euphémismes et d’expressions toutes faites. Il résumait ainsi le propos de son livre : « Autrefois, nous avions la vérité et les mensonges. A présent, nous avons la vérité, des mensonges et des énoncés qui peuvent ne pas être vrais, mais que nous considérons trop inoffensifs pour les appeler faux. L’euphémisme foisonne. Nous « économisons » la vérité, nous « l’adoucissons » ; nous proférons des « vérités améliorées ». Le terme to deceive (tromper délibérément) fait place à to spin (raconter au sens de manipuler, faire de la communication). Nous ne voulons pas accuser les autres de mentir. Alors nous disons qu’ils sont dans le déni. Que « la vérité leur est temporairement inaccessible ». Keyes écrivait aussi : « Dans la post-vérité, les frontières entre la vérité et le mensonge, entre l’honnêteté et la malhonnêteté, la fiction et la non-fiction se brouillent. »

Il avait repéré l’usage de cette rhétorique nouvelle dans bien des domaines : celui des « spin-doctors », chargés par les dirigeants de leur fournir de belles histoires, afin d’amuser le public, tandis qu’ils sont censés s’occuper eux-mêmes des affaires sérieuses ; celui des universitaires post-modernistes, acharnés à « déconstruire » la croyance naïve en la possibilité de parvenir à une quelconque vérité ; celui des nouveaux psychothérapeutes, encourageant leurs patients à se mentir à eux-mêmes en construisant un récit de leur vie positif et valorisant.

Tout le monde a pris l’habitude de mentir à tout le monde, constatait-il. Et le résultat, c’est que nous sommes entrés dans une société de méfiance. Car – je cite Keyes – « lorsque tant d’entre nous colportent des fantaisies présentées comme des faits, la société perd ses assises ». Bien des analyses font à présent le même constat : nos sociétés libérales où les instances d’autorité et de contrôle ont été strictement cantonnées, reposent sur le crédit que nous pouvons nous accorder réciproquement. Si nous avons l’impression qu’un grand nombre de participants au jeu social trichent, qu’ils diffusent des fausses informations afin d’améliorer leur situation personnelle, nous adapterons nos propres comportements. Personne ne veut être le dindon de la farce.

Une étude publiée l’an dernier par l’agence de relations publiques américaine, Edelman relève que les démocraties sont confrontées à une crise inédite de la confiance envers les élites » et les médias traditionnels. Elle se traduit électoralement de façon assez prévisible par une poussée de populisme.


À l’affût des nouvelles parutions sur les 5 continents, livres, revues, articles, imprimés ou numériques, Brice Couturier lit pour vous, avec l’appétit qui le caractérise, tout ce qui lui passe par la main et vous en propose la synthèse. Le Tour du monde des idées, c'est tous les jours à 11h50 sur France Culture.

Brice Couturier
Le 3-02-2017
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