Mai 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Transposons l’accélération technologique sur les plans politique et social

Technophiles dévoués au technocapitalisme contre nostalgiques brandissant la menace totalitaire que font peser le Big Data et l’intelligence artificielle, voici ainsi résumé de manière caricaturale le débat qui entoure aujourd’hui cette troisième révolution industrielle. De quoi sera fait demain ? Nous n’en savons rien, mais ce qui est sûr, c’est que l’avenir ne se prédit pas : il s’invente.

Il est vrai que les problèmes sont nombreux et leurs implications incommensurables, sur les plans économiques, sociaux, ou encore politiques : destruction de pans entiers de l’économie et des emplois qui leur sont associés, robotisation croissante, crainte quant à l’exploitation pernicieuse de nos données personnelles rendue possible par les firmes de la Silicon Valley, émergence d’une datacratie où les moindres parcelles de nos existences seraient administrées par les algorithmes…

Main invisible

Dans une vision très schumpétérienne se référant aux deux précédentes révolutions industrielles, certains évoquent l’idée d’une destruction créatrice. Nous vivons la fin d’un monde. Les schémas traditionnels sont rendus obsolètes par le progrès technologique, mais nous peinons à dresser les contours et à imaginer ce monde qui advient. Cet entre-deux est le temps de la manifestation d’inquiétudes bien légitimes. Mais si on épouse cette représentation du devenir, cette étape sera bientôt dépassée par le moment de la réconciliation entre l’homme et la technique. L’économie recréera de l’emploi. Une régulation s’imposera pour encadrer les dérives rendues possibles par l’avènement de cette nouvelle ère technologique. Parce que le jour vient après la nuit, il faut garder confiance. Une foi dans le progrès technologique qui se confond finalement avec celle que nous mettons dans le capitalisme ; la croyance en une main invisible, en une forme de théodicée, en un sens de l’Histoire, en un plan d’ensemble qui conduit inéluctablement l’humanité vers des demains sinon meilleurs, du moins apaisés.

Paradis perdu

Et puis il y a les théories du retour en arrière, ou tout du moins du ralentissement. En réaction contre l’aventurisme technocapitaliste et l’hystérie consumériste, comment ne pas adhérer aux principes de l’agroécologie et de la décroissance, forts bien incarnés par une personnalité comme Pierre Rabhi.« Parmi les alternatives, je crois beaucoup à l’idée de décroissance. C’est-à-dire à une résistance à la mondialisation compétitive et négative : une résistance fondée sur l’autolimitation et la sobriété. Je revendique pour moi et tous mes semblables ce que la vie elle-même a établi comme légitime : nourriture, vêtements, soins et abri, sans lesquels l’épanouissement humain est impossible »[1]. Point ici de sens de l’Histoire, mais l’espoir d’un retour vers un paradis perdu. Ce monde d’hier, fantasmé, que notre présent se doit de retenir afin d’échapper à ce que Paul Virilio nomme« la pathologie du progrès ».

L’avenir a besoin d’être construit

Et si, à rebours de cette dernière conception, la solution consistait paradoxalement à accélérer davantage ? Ou plutôt ailleurs, en parallèle. C’est la thèse développée par le courant accélérationniste dont l’objectif est de démocratiser le capitalisme, de l’ouvrir aux masses et non plus à une oligarchie. Une« reformulation » du capitalisme, selon le géopoliticien Nick Srnicek, coauteur du Manifeste accélérationniste. Si« la disruption rend impossible toute visibilité sur l’avenir », comme l’écrit Bernard Stiegler, il est néanmoins nécessaire pour les accélérationnistes d’agir sur cet avenir, en cherchant à transposer l’accélération technologique sur les plans politique et social.« L’avenir a besoin d’être construit. Il a été démoli par le capitalisme néolibéral pour être réduit à une promesse à prix réduit d’inégalités croissantes, de conflits et de chaos. L’effondrement de l’idée d’avenir est symptomatique du statut historique régressif de notre époque, bien davantage que d’une maturité sceptique, comme les cyniques essaient de nous le faire croire de tous les bords du champ politique. Ce vers quoi nous pousse l’accélérationnisme, c’est vers un avenir qui soit plus moderne, d’une modernité alternative que le néolibéralisme est intrinsèquement incapable d’engendrer. Il faut casser la coquille de l’avenir une fois encore, pour libérer nos horizons en les ouvrant vers les possibilités universelles du Dehors.. » [2] L’ambition est de créer une dynamique positive qui mettra à mal cette idée qui associe indéfectiblement progrès technologique et néolibéralisme, idée qui nous conduit à la technophobie. Mais cette critique peine aujourd’hui à trouver une expression concrète. Instauration d’un revenu universel, assujettissement des robots aux cotisations sociales, réduction du temps de travail, approfondissement de la démocratie directe et participative… les implications de cette troisième révolution industrielle fournissent au philosophe un matériau à travailler pour ce XXIème siècle. Et au politique, au dirigeant et au citoyen des axes d’expérimentation pour inventer un autre futur que celui qui se dessine aujourd’hui.



[1]Graines de possibles, regards croisés sur l'écologie, Pierre Rabhi et Nicolas Hulot, éd. Calmann-Lévy, 2005, p. 172

[2] Manifeste accélérationniste, 3.24.

Lionel Meneghin
Le 6-03-2017
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