Juin 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Les poubelles de l’histoire

Dans le petit village d’Île-de-France (128 habitants) où j’habite depuis quelques années, les ordures ménagères sont relevées une fois par semaine, les plastiques et cartons tous les 15 jours et le verre doit être déposé dans un container à l’écart des maisons (ce qui oblige à prendre sa voiture pour y jeter ses bouteilles).

Le système n’est pas très pratique. Si on loupe, par exemple, le jour des plastiques, on les cumule pendant un mois et ça déborde un peu. Mais on s’en accommode. Cependant, c’était sans doute encore trop pratique et un nouveau système vient d’être mis en place. Le prétexte en est, comme de plus en plus souvent, le souci écologique. Ainsi, les banques, EDF, les distributeurs d’eau ou de gaz, les impôts et la plupart de nos fournisseurs habituels ne nous donnent plus accès à nos avis, relevés de consommation et factures que par Internet, « pour sauvegarder l’environnement ». Il me semble que toutes ces officines sauvegardent d’abord leur porte-monnaie en économisant sur le papier, sa manipulation pour le mettre dans des enveloppes et le prix du courrier. L’écologie a bon dos.

La théorie des quotas

L’argumentaire du service des ordures ménagères local, qui s’appuie sur le Grenelle de l’Environnement préconisant une tarification incitative, n’échappe donc pas à la règle. Dans la lettre justifiant le changement, il s’agit de nous faire prendre conscience que nous produisons trop de déchets et de nous responsabiliser en nous aidant à en diminuer la quantité. Merci, déjà, pour la leçon de civisme qui nous rappelle combien nous sommes des consommateurs infantiles et irresponsables.

Le principe est donc que, désormais, au lieu des 52 levées annuelles de poubelles, nous n’en aurons plus droit qu’à 18, donc en moyenne, une toutes les 3 semaines. Le service continuera à passer toutes les semaines, mais, quand nous aurons dépassé notre quota de 18, nous paierons en plus. Pour cela nos poubelles sont identifiées par une puce qui comptabilisera le nombre de fois où nous les sortons.

Une fois encore, on se trouve devant une décision parfaitement abstraite qui, prétendant à une plus grande rationalité, ne tient absolument pas compte de la réalité. C’est un peu du même ordre que les quotas pour les études de médecine décidés dans les années 1990. Un quelconque énarque ou polytechnicien avait calculé, dans sa tête bien faite, que, si on diminuait les nombres de médecins, on diminuerait aussi le nombre de malades et qu’ainsi on comblerait le trou de la sécu. Le résultat de cette merveilleuse équation est que nous devons faire face aujourd’hui à une pénurie de médecins et que la sécu est toujours largement déficitaire. Ce n’est pas le médecin qui fait le malade et ce n’est pas la poubelle qui fait les ordures.

En faire moins pour gagner plus

Je livre donc au comptable de nos immondices quelques remarques de bon sens :

1. Ce n’est pas le consommateur qui produit les déchets pour son plaisir, mais l’industriel qui lui vend des emballages. Sauf à arrêter de se nourrir, de se vêtir ou de s’équiper (mais alors on l’accuserait de ne pas faire tourner la machine économique), il ne peut pas grand-chose sur ce qu’il jette.

2. Garder trois semaines chez soi des déchets organiques (restes de viande, de poisson, de légumes…) pour ne pas augmenter sa facture n’est pas très sain. La mésaventure m’est arrivée une fois. J’avais oublié de vider ma poubelle avant de partir en vacances et j’ai été étonné, à mon retour, de trouver ma cuisine jonchée de grains de riz qui bougeaient. C’étaient des petits vers qui avaient proliféré sur de la viande avariée.

3. Sauf à cadenasser les poubelles (ce qui ne faciliterait pas la tâche des éboueurs), le risque est grand que certains remplissent celles des autres pour éviter le surcoût ou, pire, se débarrassent discrètement de leurs ordures dans les champs ou les bois voisins (c’est déjà la pratique de ceux qui ont la flemme d’aller déposer leurs encombrants à la déchetterie, qui, il faut le dire, se trouve à 25 kilomètres et où l’on fait la queue pendant une heure).

4. Sous couvert d’une apparente justice – on paie en fonction de ce qu’on jette –, on peut aboutir à une injustice. Une famille nombreuse pauvre qui se fournit au supermarché de conserves bon marché produit plus de détritus qu’un couple bobo qui peut se nourrir d’aliments frais. Elle est donc doublement pénalisée.

On ne voit pas ce que l’écologie gagne à tout ça. Mais on comprend ce que le service de déchets y gagne économiquement.

Car, enfin, je veux bien être écocitoyen, mais j’en ai assez qu’on me prenne pour un idiot. Il s’agit, tout simplement, pour le SIEOM (Syndicat intercommunal d’enlèvement des ordures ménagères) d’en faire moins pour gagner plus. La réduction des deux tiers (66 %) des levées de poubelles s’accompagne d’une généreuse baisse de 20 % par rapport aux taxes d’enlèvement actuelles. C’est très incitatif ! Comme le rythme n’est pas tenable, sauf à vivre dans la pourriture, on a affaire, en réalité, à une augmentation déguisée pour moins de travail. Au lieu de sortir nos poubelles chaque semaine, nous ne les sortirons que deux ou trois fois par mois, plus pleines et plus puantes. Et cette perte de confort (et d’hygiène) nous coûtera 20 ou 30 % de plus qu’aujourd’hui. Beau tour de passe-passe.

Le facteur ne sonne jamais deux fois

C’est peut-être ici que, d’une certaine façon, la petite histoire rejoint la « grande ». Ce rationnement, faussement rationnel, dans la gestion de nos poubelles vient s’ajouter à la paupérisation ou à la disparition de tous les services de proximité. Pour aller plus vite et être plus rentable, le facteur ne sonne même plus pour un recommandé. Il met directement un papier prétendant que nous sommes absents et nous devons aller le chercher nous-mêmes, à 10 km, au bureau de poste qui n’a pas été rénové depuis 40 ans et qui ouvre de moins en moins longtemps. Les médecins généralistes vieillissent et ne sont pas remplacés. Les spécialistes ne sont plus que dans les grandes villes, à 20 ou 30 km (et encore, je suis dans une région plutôt favorisée), les hôpitaux et les maternités encore plus inaccessibles. Le moindre orage provoque des coupures d’électricité qui peuvent durer 24 ou 48 heures. Les gares ferment, les unes après les autres, remplacées par des autocars aux horaires aléatoires. Les trains de banlieue hoquettent de vieillesse sur des voies délabrées. Les routes vicinales se délitent. Les petits commerces n’existent plus. Même le téléphone portable, malgré les déclarations fanfaronnes des opérateurs, fonctionne mal.

Déréliction généralisée

Oui, dès qu’on sort des grandes métropoles, on se retrouve dans cette « France périphérique » (Flammarion 2014), si bien analysée par le géographe Christophe Guilly, où l’on a le sentiment d’une déréliction généralisée. Et l’on voit, à la télévision, les hommes politiques gesticuler en nous disant que tout va bien ou va aller mieux quand ils seront au pouvoir et discuter de problèmes qui ne semblent concerner qu’eux-mêmes.

Je ne cautionne en rien le populisme et je suis moi-même un privilégié, aisé et en bonne santé, qui a choisi de vivre à la campagne, en toute connaissance de cause. Mais je comprends le ras-le-bol et la révolte d’une population abandonnée aux poubelles de l’histoire, tout en regrettant qu’ils se traduisent dans les urnes par une dérive extrême droitière et un repli sur soi qui ne feront qu’aggraver la situation. Malheureusement, le Brexit et la victoire de Donald Trump ne semblent pas des coups de semonce suffisants pour réveiller nos dirigeants. Ils disent comprendre la colère des peuples, mais paraissent incapables d’en tenir réellement compte. Les extrêmes peuvent se frotter les mains.

Bruno Tilliette
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