Mai 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Le tsunami numérique et le « mammouth »

Emmanuel Davidenkoff
Passionné d’éducation, Emmanuel Davidenkoff s’est en particulier penché sur les (mauvais !) rapports qu’entretient depuis toujours notre système éducatif avec les révolutions technologiques successives. Concernant le « tsunami numérique » actuel, il semblerait qu’après un retard à l’allumage conséquent, le « système » ait enfin pris en compte une mutation si vaste que faire l’autruche plus longtemps était devenu impossible. Mais le chantier s’ouvre à peine. Petit bilan provisoire de ce qui a — et surtout de ce qui devrait — changer dans nos salles de classe.
 

Dirigeant : Comment vous présenter en quelques mots ?

Emmanuel Davidenkoff : Journaliste passionné depuis 25 ans par les questions d’éducation* et après avoir été le directeur de la rédaction de L’Etudiant, je suis aujourd’hui rédacteur en chef au Monde, en charge de la rubrique Campus.


D. : Comment la France et son système éducatif ont-ils accueilli la révolution numérique à ses débuts ?

E. D. : Tout dépend de quels débuts on parle. Dès 1966, certains enseignants-chercheurs américains réfléchissaient à l’usage des futurs ordinateurs en pédagogie ; lesquels allaient selon eux devenir le « précepteur à domicile » de chaque élève… Dans les faits, notre système éducatif a manqué tous ses rendez-vous avec les nouvelles technologies lorsqu’elles apparaissaient : radio, télévision et à présent donc, « nouvelles » technologies de l’information et de la communication ; nous avons toujours peiné à les intégrer dans notre enseignement.

En réalité, concernant le numérique, il a fallu attendre la dernière accélération en date, en 2012 !, avec l’apparition des premiers MOOC (Massive Open Online Courses) américains : edX et Coursera entre autres, ajoutée à la multiplication des articles sur lar évolution numérique et enfin l’apparition des produits EdTech (technologies de l’éducation) sur les salons dédiés à la formation pour que le gouvernement s’en empare enfin et parle de « Plan numérique ».


D. : Et où en est-on à présent, tant au niveau de l’équipement que des pratiques ?

E. D. : Cette prise de conscience enfin opérée, après une courte période durant laquelle on a pensé que le problème était de «passer au numérique, voire au tout numérique », on a compris qu’il ne s’agissait pas de cela. Dans certains pays où le numérique est très implanté et utilisé, les résultats pédagogiques sont peu probants. Dans d’autres pays, on obtient au contraire de bons résultats sans numérique et dans d’autres encore, on les obtient avec le numérique… Tous les cas de figure existent donc et, d’une manière générale, on a pu vérifier qu’il n’existait aucune corrélation réelle entre taux d’équipement et résultats scolaires.

On en a logiquement tiré la conclusion que le numérique seul ne changeait pas tout et que c’était, en priorité, sur les usages du numérique qu’il convenait de s’interroger. Quels sont les bons usages du numérique ? Et comment les mettre en place sachant que le numérique seul n’est pas suffisant, que c’est l’enseignant et non l’outil qui est en mesure de créer l’interactivité indispensable ? On en est là et la question est d’autant plus complexe qu’elle interroge de manière directe la place et le rôle de l’enseignant. Traduit en termes simples, le dilemme est le suivant : si l’on autorise l’accès à internet pendant les cours, cela signifie que les élèves seront en contact direct et constant avec un savoir supérieur à celui que leur propose le professeur installé en face d’eux. Et qu’il convient donc de requalifier considérablement sa mission, plus proche désormais de celle d’un guide, via notamment les fameuses classes inversées et d’autres procédés. Si l’on continue d’estimer en revanche que l’enseignant est l’unique source en droit de déverser son savoir sur les élèves et qu’internet ne saurait être, au mieux, qu’un outil d’aide auxiliaire sur lequel cet enseignant pourra s’appuyer, et bien… on est mal partis ! Tel est le cœur du débat actuel…


D. : Et on avance dans ce débat ?

E. D. : Oui. Lentement, mais c’est normal. L’état et les collectivités se sont emparés du débat et il ne s’écoule pas une semaine sans que le sujet ne soit discuté ici ou là. Sachant que c’est un débat dans lequel les familles et les citoyens peuvent s’inscrire étant donné qu’ils utilisent les mêmes outils à la maison. Pour une fois, je dois dire que je suis presque rassuré que cela aille aussi lentement. Changer la feuille de route pour 12 millions d’élèves et de presque un million d’enseignants, n’importe quel dirigeant ou entrepreneur comprendra immédiatement que cela ne se fait pas en un jour…


D. : Dans les faits, qu’est-ce que le numérique a, concrètement, changé dans nos écoles à ce jour ?

E. D. : Je ne saurais pas bien répondre à cette question, car la réalité à décrire est très hétérogène. Dans les faits, les tablettes sont entrées dans les établissements et les tableaux blancs interactifs aussi ; les CDI sont majoritairement équipés selon l’idée que tout un chacun doit pouvoir accéder à une bibliothèque complète. Mais au-delà ?... le numérique est aujourd’hui utilisé par un certain nombre d’enseignants davantage comme un exhausteur de goût, un plus, quand il est pédagogiquement plus efficace que l’ancienne méthode, de manière évidente. Il a ainsi fallu très peu de temps pour que les professeurs de technologie fassent entrer les imprimantes 3D dans leurs salles de classe tant les bénéfices à en retirer étaient évidents. Il existe donc aujourd’hui des tweets-classes et des blog-classes puisque l’on sait (depuis Freinet et l’entre-deux-guerres, rien de neuf) qu’écrire à quelqu’un donne de meilleurs résultats qu’écrire « dans le vide » (en copiant « bêtement » une dictée par exemple). C’est-à-dire qu’une fois encore, vous avez parmi les enseignants nombre de pédagogues avancés qui se sont emparés de l’outil et en tirent un excellent parti sous forme de dispositifs d’apprentissage collectif collaboratif, sublimant ainsi leur système pédagogique personnel, tandis que pour les autres, rien n’a vraiment changé. D’autant moins que ces initiatives et pratiques les meilleures ne sont pas suffisamment portées par l’institution. C’est un peu la même chose que lorsque les ordinateurs sont arrivés dans l’entreprise : avant que les nouveaux process ne soient mis au point, installés puis généralisés, on a connu une longue phase de déstabilisation et d’hésitation. Néanmoins, lorsqu’un outil s’avère réellement efficace, il finit toujours par être intégré. Gageons que le jour où les environnements numériques proposés aux enseignants (et qui existent depuis dix ans maintenant) seront à la fois plus simples d’utilisation et d’évidence plus efficaces, les enseignants s’en empareront très vite.


D. : Parlant du numérique, doit-on faire le distinguo entre enseignement primaire, secondaire et supérieur ou bien nos chères têtes blondes sont-elles toutes logées à la même enseigne ?

E. D. : Je ne crois pas. Si le numérique a fait son chemin dans l’enseignement supérieur de manière assez fluide et rapide, c’est pour la bonne raison que celui-ci était déjà multiple ; les approches pédagogiques y sont traditionnellement plus variées et plus évolutives, ce qui n’est pas le cas de l’enseignement primaire et secondaire. Dans le primaire, où l’on a l’avantage d’avoir une vue d’ensemble sur les programmes et une pédagogie intégrant le travail en groupe, les problèmes rencontrés seront davantage de financement étant donné que ce sont les municipalités qui assurent ces investissements.

Mais le cœur du problème réside au milieu, dans les collèges et les lycées où programmes et usages pédagogiques sont souvent plus figés. Impossible décrivant le secondaire de pouvoir dire « les » enseignants tant les cas de figure diffèrent. Il y a donc ceux qui se sont emparés de l’outil et acceptent de dire : « J’en sais peut-être moins qu’internet, mais je vais être LE guide qui vous apprendra à vous y retrouver dans tout ce savoir et à en évaluer la pertinence », ceux qui ne franchissent pas ce pas et ceux qui voudraient le franchir, mais que le modèle pédagogique en usage dans leur établissement empêche d’avancer. Là encore, je le répète, même s’il y a eu retard manifeste à l’allumage, les choses réclament du temps. La conduite du changement est entamée, mais n’est pas une étape simple concernant 800.000 enseignants et plus de 200.000 personnels administratifs.


D. : Quels autres aspects importants de la question souhaiteriez-vous aborder ?

E. D. : Deux choses me tiennent particulièrement à cœur. La première est la place à accorder à cette mutation. S’agit-il d’une énième avancée technologique reproduisant l’éternel débat des anciens et des modernes comme on l’a déjà eu, par exemple, au moment de l’introduction de la plume métallique dans les écoles, au grand dam des tenants de la plume d’oie (authentique !) ou bien cette mutation numérique – dans la mesure, entre autres, où elle nous apprend comment apprendre – va-t-elle au-delà, jusqu’à un véritable changement de paradigme ? C’est ce que je pense. Le numérique ouvre l’ère d’un apprentissage totalement sur mesure, valable pour tous et… pour chacun ! Capable dans le principe d’éduquer les masses en respectant les spécificités de chaque individu composant celles-ci. Mais qui va développer ce super enseignement ? Les gouvernements ou bien des entreprises privées qui le commercialiseront ?... Tout reste ouvert de ce côté… La seconde chose tient davantage du cri d’alerte : je ne vois personne aujourd’hui dans le monde de l’éducation tirer de conclusions suffisantes sur l’automatisation accélérée d’un certain nombre de métiers. Les algorithmes concurrencent de nos jours un nombre croissant de savoirs acquis en Bac + 3 ou + 5 : droit, médecine, expertise comptable… de très nombreux secteurs du tertiaire vivent aujourd’hui le même défi qu’ont connu manœuvres et ouvriers agricoles au moment de l’invention du tracteur et de la moissonneuse-batteuse. Une partie de plus en plus importante des connaissances acquises dans le supérieur n’a déjà plus de valeur, la machine les utilisant déjà mieux que nous. Il va impérativement falloir se focaliser concernant nos métiers sur ce que l’humain est en mesure de faire que la machine soit incapable d’opérer. Y réfléchir, et vite. Or précisément : la prise de conscience de ce côté est très insuffisante. Ce qui nous promet des lendemains difficiles. D’autant que si le critère de la capacité à apprendre demeure encore important au niveau de l’embauche, il l’est déjà devenu beaucoup moins dans la réalité du travail.




* Emmanuel Davidenkoff : un journaliste passionné d’éducation

Après une licence de Lettres modernes à la Sorbonne (option «ouverture au monde »), Emmanuel Davidenkoff devient journaliste et publie plusieurs ouvrages, souvent critiques, consacrés à l’éducation nationale. Dernier opus paru :« Le tsunami numérique » (Stock, 2012). Quand on lui demande quels souvenirs il garde de l’enseignement qu’il a lui-même reçu, il évoque «l’absence de vision globale du monde proposée, ce saucissonnage des matières entre lesquelles il m’a fallu des années pour faire le lien». Quant aux bons souvenirs : «Ce sont ceux liés à ces professeurs passionnés qui vous font vraiment comprendre ce qu’il enseignent ou qui, plus tard, vous invitent à aller chercher des exemples “dehors” dans le but de connecter le programme à la vraie vie pour lui donner du sens »


Propos recueillis par Jérôme Bourgine
Le 22-02-2017
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