Octobre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L'intelligence artificielle soulève déjà de nombreuses questions juridiques et éthiques

Faut-il apprendre aux véhicules autonomes à éviter un chien qui traverse ? Peut-on laisser mettre en vente des robots sexuels destinés aux pédophiles ? Qui est juridiquement responsable en cas d'accident provoqué par un robot dans un atelier ?

Qu’est-ce que le « Rapport d’étape sur l’intelligence artificielle et la vie » et que peut-on y apprendre ? Il s’agit d’un projet coordonné par Stanford, mais dans lequel se sont investis plusieurs des géants de la high tec et de l’Internet. Il est patronné par Eric Horvitz, le directeur de Microsoft Research. Mais on y trouve notamment l’auteur du 2° Age de la machine, Erik Brynjolfsson, ou encore Astro Teller, responsable du Projet X, le laboratoire de pointe de Google. Pas des rêveurs.

Leur idée est de présenter un rapport tous les 5 ans et durant tout le XXI° siècle sur l’avancée des technologies regroupées sous le label « Intelligence artificielle ». Il s’agit d’une part d’informer la société de ce qui est en cours, afin de nous éviter le sentiment désagréable que des savants fous sont en train de donner naissance à des machines qui prendraient le contrôle de nos vies. N’oubliez pas que le PDG de Tesla, Elon Musk, estime que l’intelligence artificielle constitue – je cite – « notre plus grande menace existentielle ». « Nous risquons de faire là quelque chose de vraiment dingue. C’est comme convoquer le démon sans être protégé par un cercle hermétique. »

D’autre part, il s’agit aussi de réfléchir en commun aux retombées sociales et aux implications éthiques des recherches menées de manière éparse. Car c’est un aspect des choses que ces technos ont trop longtemps négligé, tout à leur passion de l’innovation et du progrès. Ils se tournent par conséquent vers un certain nombre de laboratoires universitaires, tels que MIT Media Lab, le Centre for the future of intelligence, le Leverhulme Centre for the Future of Intelligence lancé à Cambridge en décembre dernier, ou encore le Machine Intelligence Research Institute.

Le plus étonnant, c’est que les géants industriels, qui sont en situation de concurrence, se soient entendus pour collaborer. Mais, comme le relève John Markoff, du New York Times, alors que l’industrie des High-Tech est réputée pour son haut niveau de compétitivité, ses sociétés savent, à l’occasion, travailler ensemble, lorsqu’elles y ont intérêt. Dans les années 1990, par exemple, elles se sont entendues sur des méthodes standardisées de crypter les transactions commerciales sur internet. C’est ce qui a permis le boom de l’e-commerce que nous connaissons aujourd’hui. Les acteurs dominants des technologies de l’information et de la communication sont d’ailleurs associés pour défendre la liberté d’expression, au sein d’une association, la Global Network Initiative. Y participent Microsoft, Google, Yahoo, et aussi Human Right Watch.

Les auteurs du Rapport constatent que les applications de l’intelligence artificielle inquiètent le public, comme les pouvoirs publics. Au gouvernement américain, ils recommandent de ne pas chercher à réguler trop précocement des technologies que ses diverses « agences » ne sont guère capables de comprendre. Bloquer des recherches sous prétexte que ses résultats risquent de donner lieu à des usages pernicieux ne ferait pas que brider l’innovation. Cela provoquerait la délocalisation des laboratoires, préviennent-ils. En Chine, probablement.

Quelles sont donc ces « questions éthiques » que poseraient des technologies qui n’en sont encore qu’au balbutiement ? Certes, ce qu’on appelle la « singularité technologique », ce moment hypothétique où le progrès passerait à des intelligences artificielles, et où les humains cesseraient de pouvoir maîtriser les avancées technologiques n’est qu’une hypothèse de travail. Mais d’ores et déjà, se posent des questions délicates. Le professeur de bioéthique de Princeton, l’Australien Peter Singer en évoquait récemment une, toute simple : faut-il apprendre à un véhicule sans chauffeur à éviter un enfant qui traverse soudain la route, en faisant une embardée, même si cela risque de mettre en danger les personnes transportées ? La réponse est oui, sans doute. C’est ce que ferait un conducteur humain doté d’un sens minimal de ses responsabilités. Très bien, mais s’il s’agit d’un chien ? Ou d’une biche ?

Fin juillet, le MIT Media Lab a organisé une conférence sur le thème « ces questions sur la technologie que vous n’êtes pas autorisé à poser ». Parmi celles-ci : peut-on fabriquer des robots sexuels ayant l’apparence d’enfants, afin de servir d’exutoire aux pédophiles ? En effet, précisait la spécialiste de l’éthique des robots, Kate Darling, « des robots sexuels de très haute qualité sont en train d’arriver plus vite que nous n’avons le temps de discuter des problèmes divers qu’ils vont poser. »

L’intelligence artificielle va très rapidement trouver des applications pratiques dans le domaine médical. Les données concernant notre santé seront toutes disponibles et croisées afin de fournir des aides au diagnostic que les ressources du Big Data vont rendre terriblement prédictibles. Dans le domaine de la chirurgie, l’intelligence artificielle équipant des robots va rendre ces derniers extraordinairement précis. Questions : les assurances auront-elles accès à nos dossiers prédictifs ? Qui sera responsable des accidents médicaux ?

Les Echos évoquent les questions juridiques posées par l’intelligence artificielle dont sont, de plus en plus, dotés les robots. A qui appartient le savoir-faire acquis grâce au « machine-learning » ? En cas de dommages causés par le robot, qui est juridiquement responsable ? Le fabricant ? Le programmeur ? L’utilisateur ? Certains envisagent de doter certains robots de la personnalité juridique. nous ne sommes qu’au début d’une révolution. Et beaucoup de problèmes se posent déjà…



Brice Couturier est journaliste à France Culture. Tous les jours, à 11h55, dans "Le tour du monde des idées", Brice Couturier fait la synthèse des nouvelles parutions sur les 5 continents : livres, revues, articles, imprimés ou numériques.

Brice Couturier
Le 9-12-2016
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